Faites-nous rêver Monsieur Besson !

Publié le 22 octobre 2008 - 14 commentaires -
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Après près de sept mois de ges­ta­tion, le plan “France Numé­rique 2012” a enfin été rendu public, lundi 20 octobre der­nier, par Eric Bes­son, rem­pla­çant au pied levé un Nico­las Sar­kozy qui se décom­man­dait à la der­nière minute.

Le plan et ses 154 mesures sont dis­po­nibles au for­mat PDF sur le site Web de France Numé­rique 2012. Avec une vidéo de la confé­rence de presse d’Eric Bes­son, qui est inter­venu lundi en deux temps: une pre­mière fois à l’Elysée devant plus de 600 per­sonnes où il rem­pla­çait le Pré­sident et une seconde l’après-midi dans ses locaux, où il fai­sait sa confé­rence de presse. Les médias tra­di­tion­nels et quelques blogs ont bien entendu déjà com­menté ces annonces, et notam­ment Silicon.fr qui en a fait un bon résumé.

PlanNumerique2012

Je vais dans ce post voir si les objec­tifs de ce plan sont atteints, ses points forts, ses points faibles et racon­ter un peu com­ment ce genre de plan voit le jour, ce qui peut expli­quer une par­tie du résultat.

Objec­tif atteint ?

L’objectif était large : faire de la France une nation lea­der dans le domaine du numé­rique, semble-t-il autant dans les usages que dans la créa­tion d’offres. Et le thème du numé­rique pré­sente un nombre de facettes incal­cu­lable tant il irrigue la vie des consom­ma­teurs, des citoyens et des entre­prises. De nom­breux groupes de pres­sion, repré­sen­ta­tions pro­fes­sion­nelles et d’utilisateurs étaient à l’oeuvre pour faire pas­ser “leur” prio­rité (les conte­nus, le logi­ciel, les logi­ciels libres, la pro­tec­tion des consom­ma­teurs, de l’enfance, la réduc­tion de la frac­ture numé­rique, l’entrepreneuriat, etc).

L’objectif est-il atteint ? Bien par­tiel­le­ment et c’est nor­mal. Le gou­ver­ne­ment ne peut pas plaire à tout le monde et on verra plus loin que le pro­ces­sus de ges­ta­tion d’un tel plan contient les germes du mécon­ten­te­ment qui a suivi sa pré­sen­ta­tion. Les prio­ri­tés pré­sen­tées concer­naient les infra­struc­tures (haut débit, TNT), les conte­nus, les usages grand public et en entre­prise, et enfin, la gou­ver­nance du numé­rique (sur­tout de l’Internet). Dans le texte : “per­mettre à tous les Fran­çais d’accéder aux réseaux et aux ser­vices numé­riques, déve­lop­per la pro­duc­tion et l’offre de conte­nus numé­riques, accroître et diver­si­fier les usages et les ser­vices numé­riques dans les entre­prises, les admi­nis­tra­tions, et chez les par­ti­cu­liers, moder­ni­ser notre gou­ver­nance de l’économie numé­rique”. Cha­cun (comme Chris­tophe Ginisty) trou­vera ainsi qu’il n’y a pas assez d’emphase sur “son” sujet. L’APRIL (logi­ciels libres) applau­dit le debund­ling des OS mais cri­tique les DRM. L’AFDEL (éditeurs de logi­ciels) cri­tique le debund­ling mais se ravi des efforts en faveur de l’industrie du logi­ciel. Renais­sance Numé­rique applau­dit ce qui concerne la frac­ture numé­rique mais sou­hai­te­rait que le plan aille plus loin. Etc. Je n’échapperai pro­ba­ble­ment pas à ce syn­drome du “verre à moi­tié vide”.

En moins de mots, c’était un plan que l’on aurait pu bap­ti­ser “Inter­net et TNT pour tous”, très teinté “télé­coms et médias”. A l’image du pre­mier rang de per­son­na­li­tés dans la salle des fêtes de l’Elysée où avait lieu la pré­sen­ta­tion d’Eric Bes­son : Didier Lom­bard (FT), les patrons des chaînes télé (Caro­lis, Taver­nost, Méheu), Mau­rice Levy (Publi­cis)  et ceux des auto­ri­tés de régu­la­tion asso­ciées (ART, ARCEP, CSA, CNIL). Au milieu d’une mobi­li­sa­tion minis­té­rielle cor­recte avec notam­ment Chris­tine Lagarde et Xavier Darcos.

France Numérique par secteur

Ce qui man­quait ? Sur­tout une ébauche de stra­té­gie de l’offre pour faire de la France (si ce n’est de l’Europe) une puis­sance écono­mique pro­duc­trice de richesse dans le numé­rique et pas sim­ple­ment consom­ma­trice. Il y a bien quelques pro­po­si­tions dans ce domaine (dans l’enseignement supé­rieur, dans les conte­nus, dans les jeux vidéo) mais elles font pâle figure au regard de notre défi­cit com­mer­cial dans les tech­no­lo­gies du numé­rique. Aucun objec­tif, aucune ambi­tion n’étaient clai­re­ment mis en avant sur l’angle indus­triel. Une consé­quence com­pré­hen­sible du désen­ga­ge­ment de l’état de toute notion de “stra­té­gie indus­trielle”. Et pour­tant, il y aurait fort à dire, notam­ment d’un point de vue pros­pec­tif sur les robots, la domo­tique, les nano­techs, etc. Et Eric Bes­son admet lui-même que l’Etat doit pro­ba­ble­ment, comme en Corée du Sud, s’investir un peu plus pour impul­ser une stra­té­gie indus­trielle au pays.

Il man­quait par ailleurs du souffle dans ce plan. Une ambi­tion forte, même si loin­taine et du genre “man on the moon”, une vision stra­té­gique pour le pays, un posi­tion­ne­ment de la France dans le monde sur le numé­rique. Ce plan était un trop franco-français dans sa teneur comme le montre ce décou­page de mon cru des actions du plan par leur por­tée géo­gra­phique potentielle.

France Numérique par géographie

D’où mon titre : il fau­drait nous faire rêver Mon­sieur Bes­son ! Et aller au delà des basiques dont on parle depuis dix ans sur l’équipement des ménages et sur la fin pro­gram­mée de la télé­vi­sion hert­zienne ana­lo­gique (deux ans après les américains…) !

Dans sa confé­rence de presse, bien plus nour­rie que son dis­cours à l’Elysée, Eric Bes­son a tout de même char­penté son plan autour de dix com­man­de­ments ou axes qu’il est bon de citer avant de faire le highlight/lowlights dudit plan :

  • La cou­ver­ture totale du ter­ri­toire en accès Inter­net haut débit. C’est la tant atten­due réduc­tion de la frac­ture numé­rique géo­gra­phique qui han­di­cape encore envi­ron 2 mil­lions de français.
  • La migra­tion vers la TNT qui doit être bou­clée en 2011 et qui comme aux USA (qui la bouclent en 2009…) doit être accom­pa­gnée de mesures pré­cises pour faire migrer les der­niers récalcitrants.
  • L’utilisation du “divi­dende numé­rique” (fré­quences libé­rées par le pas­sage à la TNT) pour la créa­tion de nou­veaux ser­vices mobiles et de nou­velles chaines de TNT, notam­ment régio­nales et aussi en HD.
  • Le trai­te­ment de la frac­ture numé­rique avec la créa­tion “d’ambassadeurs numé­riques” pour évan­gé­li­ser autant les citoyens que les PME. Une bonne inten­tion, mais qui a des relents “d’emplois jeunes”. On verra com­ment cela sera mis en oeuvre !
  • Les entre­prises et les star­tups, notam­ment autour de la recherche et de l’enseignement supé­rieur. La créa­tion de cur­sus mar­ke­ting dans les for­ma­tions scien­ti­fiques. Une foca­li­sa­tion sur les logi­ciels (pétard mouillé, on le verra) et sur les jeux vidéo.
  • Le res­pect du droit d’auteur. Long débat interminable…
  • La régu­la­tion d’internet pour éviter / limi­ter le rôle des USA dans le domaine.
  • La for­ma­tion et l’équipement des écoles.
  • L’admi­nis­tra­tion élec­tro­nique, conti­nuité des innom­brables plans dans le domaine.
  • L’inter­net du futur avec le pas­sage à IP V6, un aspect stra­té­gique bien vu, mais qui sera dif­fi­cile à vulgariser.

VerreMoitiePlein

Alors, fai­sons le tour des points posi­tifs de ce plan :

  • Le spectre cou­vert par le plan est impres­sion­nant. Il reflète le large rôle du numé­rique dans la société, que l’on retrouve à tous les étages : santé, éduca­tion, recherche, entre­prises, amé­na­ge­ment du ter­ri­toire, médias, cyber­cri­mi­na­lité, admi­nis­tra­tion élec­tro­nique,  etc. Le der­nier plan de cette ampleur était le PAGSI (Pro­gramme d’action gou­ver­ne­men­tal pour la société de l’information) pré­senté par Lio­nel Jos­pin en jan­vier 1998. Il était temps qu’il soit mis à jour car de l’eau a coulé sous les ponts depuis cette époque “pré-ADSL” !
  • La foca­li­sa­tion sur la réduc­tion de la frac­ture numé­rique géo­gra­phique et sociale. C’est un basique com­pré­hen­sible, un socle pour le reste des actions. Le haut débit pour tous avec notam­ment l’affectation des fré­quences libé­rées par le pas­sage à la TNT (le “divi­dende numé­rique”) au haut débit sans fil. Mais atten­tion à ne pas oublier un pro­blème sous-jacent : la dure réa­lité assez taboue de l’illettrisme total ou par­tiel qui touche 9% de la popu­la­tion fran­çaise ! L’équipement Inter­net de ces popu­la­tions défa­vo­ri­sées passe pro­ba­ble­ment par une mis­sion plus large de lutte contre ce phé­no­mène aggra­vant les frac­tures sociales, l’un pou­vant aider l’autre.
  • Un pan entier sur l’éduca­tion et sur l’enseignement supé­rieur et la recherche. Le rôle de la péda­go­gie qui com­mence à être pris en compte au delà du simple équi­pe­ment maté­riel des classes. Et le plan Ordi 2.0 pour le recy­clage des PC des entre­prises notam­ment vers l’éducation.
  • Le lan­ce­ment (enfin) de la radio numé­rique
  • Une bonne appré­hen­sion des enjeux de gou­ver­nance de l’Internet (IP V6, ICAHN) et la conso­li­da­tion (en appa­rences) des ins­tances numé­rique de l’Etat dans une Délé­ga­tion Natio­nale du Numé­rique. Même si ses contours ne sont pas bien pré­ci­sés. Et la créa­tion d’un créa­tion d’un Conseil Natio­nal du Numérique.
  • Quelques pistes inté­res­santes dans les usages comme la “carte ville” pour les mobiles (Action 70).
  • Des actions, certes dis­sé­mi­nées, qui concernent l’entre­pre­neu­riat (notam­ment 39, 41, 63, 66, 70, 101, 118 et 136 à 143). Notam­ment les 39 et 41 qui vise à créer un por­tail des don­nées publiques exploi­tables entre autres par les star­tups, fai­sant écho à la pro­po­si­tion de Michel Dahan de Banexi. Et aussi dans ce qui concerne la recherche et la créa­tion d’entreprise, la volonté d’instiller un esprit “orienté mar­ché” et pas seule­ment “orienté tech­no­lo­gie” (action 143 sur le ren­for­ce­ment des liens entre PME et recherche aca­dé­mique). Voici la liste com­plète de ces actions avec en vert et orange les actions qui ont un vague lien avec le plan de 29 pro­po­si­tions que j’avais coor­donné en juillet der­nier avec Cybe­rElles, l’IE Club, les réseaux Echan­geur et Echan­geur PME et la CCIP.

ListeActionsEntrepreneurs

  • D’un point de vue humain, l’hon­nê­teté intel­lec­tuelle et la mai­trise des dos­siers d’Eric Bes­son. Il n’y a pas de gros enjeu poli­tique pour lui. Etant grillé au PS, et n’ayant pro­ba­ble­ment pas d’avenir à l’UMP, il est plus proche des poli­tiques amé­ri­cains qui peuvent pas­ser du privé au public et réci­pro­que­ment plu­tôt que d’être des “poli­tiques pro­fes­sion­nels”. En ce sens, il est plus dés­in­té­ressé dans son approche que les Ministres poli­tiques clas­siques. Mais cela le han­di­cape dans l’affichage d’une ambi­tion. Il donne l’impression de ne pas “en vou­loir”. Son côté un peu “droopy” nuit quelque peu à l’impact de sa com­mu­ni­ca­tion, sans comp­ter le fait qu’il bosse pour un autre “droopy”, Fran­çois Fillon. Mais bon, on ne peut pas tout avoir ! Signa­lons égale­ment un bon tra­vail de pré­sen­ta­tion du plan par l’équipe de Bes­son. Les docu­ments dif­fu­sés sont bien pré­sen­tés et de qualité.

VerreMoitieVide

Dans ce qui n’allait pas ou manquait :

  • La sym­bo­lique ratée : l’absence de Nico­las Sar­kozy lors de l’annonce à l’Elysée fut un coup rude porté à toute l’industrie du numé­rique. Il y avait deux indices qui auraient pu me mettre la puce à l’oreille avant l’annonce de son absence : il n’y avait que deux camé­ras de télé­vi­sion broad­cast dans la salle des fêtes de l’Elysée, et les contrôles de sécu­rité pour péné­trer dans ce temple du pou­voir étaient inexis­tants ! Fran­çois Fillon n’était pas là non plus. L’absence de Sar­kozy est révé­la­trice d’au moins deux points : le rela­tif dés­in­té­rêt du pré­sident pour le numé­rique et les fai­blesses du plan. Si sa pré­sen­ta­tion avait été l’occasion d’une annonce stra­té­gique forte, il aurait fait l’effort de déga­ger 20 minutes de son temps au milieu de ses appels télé­pho­niques de chefs d’état pour pré­pa­rer le som­met finan­cier de novembre. Aujourd’hui même, il pou­vait assis­ter à la messe en la mémoire de Soeur Emma­nuelle à Notre Dame de Paris, soit au moins quatre fois plus de temps dans son agenda, mais avec un impact sym­bo­lique et émotion­nel bien plus fort évidem­ment ! Au pas­sage, il serait inté­res­sant de mettre la main sur le dis­cours que devait pro­non­cer le Pré­sident… :) .
  • Le manque de vision stra­té­gique ambi­tieuse et qui décoiffe. Quelle est l’ambition pour la France ? Com­ment souhaite-t-elle se posi­tion­ner dans la concur­rence mon­diale ? Peut-elle aller au delà d’une vision d’utilisateur ? Peut-elle lan­cer quelques pro­jets stra­té­giques d’infrastructure struc­tu­rants comme le très haut débit qui sera cri­tique dans quelques années alors que le coût des trans­ports se ren­ché­rira iné­luc­ta­ble­ment ? On voit bien poindre le lobby de la simu­la­tion numé­rique dans les mesures 71 à 75, qui font écho à l’intervention de Nico­las Sar­kozy au CEBIT en mars 2008 et sou­hai­tait voire émer­ger un pro­jet franco-allemand de supercalculateur.
  • Une approche inter­na­tio­nale insuf­fi­sante pour posi­tion­ner la France dans le monde tant dans les usages que dans l’offre. Il y a quelques points sur le sujet (ICAHN, Europe, fran­co­pho­nie), mais cela fait vrai­ment “petit joueur”.  Même dans les conte­nus, sur les­quels le plan est pro­lixe, il n’y a pas de véri­table vision inter­na­tio­nale et indus­trielle. L’expérience montre que pour réus­sir à l’échelle mon­diale, un éditeur de logi­ciel ou un acteur de l’internet créé par des fran­çais doit être ou amé­ri­cain ou franco-américain. C’est dur à ava­ler pour la puis­sance publique ! Donc, on fait le dos rond…
  • L’absence totale de la men­tion de l’industrie des com­po­sants élec­tro­niques, avec notam­ment ST Microe­lec­tro­nics, Soi­tec et Dib­com, le tout accom­pa­gné d’un excellent labo­ra­toire de recherche, le CEA-LETI. On n’y parle pas non plus du rôle de l’industrie du numé­rique dans l’indépendance et la sécu­rité natio­nale. Et enfin, si la pro­priété intel­lec­tuelle est abor­dée sous l’angle du droit d’auteur pour les conte­nus, la pro­priété indus­trielle n’est pas spé­cia­le­ment cou­verte alors qu’elle doit faire par­tie d’une stra­té­gie indus­trielle d’Etat dans le maté­riel comme dans l’immatériel (on évoque tout de même des for­ma­tions sur la pro­priété intel­lec­tuelle dans les uni­ver­si­tés dans l’action 136).
  • On parle beau­coup de frac­ture numé­rique sociale et géo­gra­phique, mais curieu­se­ment, on ne l’évoque pas au sujet des “ban­lieues”. Le numé­rique ne constitue-t-il pas une oppor­tu­nité d’aider ces zones défa­vo­ri­sées où sont concen­trés chô­mage, exclu­sion et dif­fi­cul­tés d’intégration ? D’une manière plus géné­rale, la pré­pa­ra­tion de ce genre de plan souffre de ne pas avoir asso­cié des socio­logues qui peuvent expli­quer les dyna­miques de la société et la manière de les faire évoluer. Comme ce sem­pi­ter­nel pro­blème du sous-équipement des TPE et cette molesse du mar­ché inté­rieur français.
  • Un plan avec beau­coup de mesures d’importance très inégale ou ne répon­dant pas bien à l’enjeu. Pre­mier exemple: l’industrie du logi­ciel que l’on dit stra­té­gique. Et qui est asso­ciée à trois pro­po­si­tions dont deux n’auront aucun impact sur l’industrie fran­çaise : l’une consis­tant à créer des cor­res­pon­dants Ubi­France dans 10 pays (ils existent déjà plus ou moins et leur mis­sion et les moyens asso­ciés ne sont pas pré­ci­sés) et deux qui concernent l’affichage des prix et le débund­ling des sys­tèmes d’exploitation ven­dus avec les PC. Une mesure qui n’avantagera pas par­ti­cu­liè­re­ment l’industrie fran­çaise du logi­ciel car les acteurs concer­nés ne sont pas fran­çais, sauf un, qui ne va pas bien du tout (Man­driva). Un second exemple qui est une cari­ca­ture d’intégration faite un peu trop rapi­de­ment : “Action n°50 : Intro­duire la dis­po­si­tion selon laquelle un man­dat de membre se perd de plein droit, en cas de trois absences consé­cu­tives non jus­ti­fiées auprès du pré­sident”. Une mesure qui n’a rien à faire là et relève d’un règle­ment inté­rieur (en l’occurrence, de la com­mis­sion de la copie privée) !
  • Beau­coup de mesures gad­gets ou tout du moins d’impact modéré qui relèvent de coor­di­na­tion, de rat­ta­che­ments d’organisation, de fonc­tion­ne­ment, pas d’action concrète. Et aussi beau­coup de mesures très tech­niques (comme dans le cha­pitre sur la simu­la­tion, pro­ba­ble­ment influencé par le CEA et Bull).
  • D’un point de vue opé­ra­tion­nel, le plan ne com­porte pas de tableau de bord de suivi, de calen­drier ni de bud­get détaillé, ce qui est assez cou­rant. Il ne com­porte pas d’objectif sur la posi­tion rela­tive de la France dans le monde. Va-t-on ainsi rat­tra­per notre retard, ou juste avan­cer à la même vitesse que les autres pays ? Sinon, la mise en place du plan France Numé­rique 2012 va néces­si­ter des lois, des décrets, et des actions opé­ra­tion­nelles de diverses admi­nis­tra­tions et il n’est pas évident de faire le tri là dedans.

Behind the scene

Un plan a tou­jours une his­toire. Et cette his­toire comme le contexte de sa créa­tion expliquent ses forces et faiblesses.

Le Plan France Numé­rique 2012 a été piloté par le Cabi­net d’Eric Bes­son, créé en mars 2008. Il regroupe des per­son­na­li­tés diverses avec des com­pé­tences très tein­tées télé­coms et contenus/médias, que l’on retrouve un peu dans les prio­ri­tés du plan. Ceci n’est pas for­cé­ment lié à celà, mais celà aide !

Les pre­mières ver­sions du plan ont été concoc­tées en s’appuyant sur une consul­ta­tion assez large des forces en pré­sence : les grands opé­ra­teurs (télé­coms, médias), les asso­cia­tions pro­fes­sion­nelles (Syn­tec, AFDEL, APRIL, etc), les asso­cia­tions de consom­ma­teurs ainsi même que des blog­geurs dont je fais par­tie. Près de 150 “ate­liers” ont été orga­ni­sés ou auto-organisés pour trai­ter de la diver­sité des sujets concer­nant le numé­rique. Eric Bes­son y est inter­venu à de nom­breuses reprises (en juin 2008). De ce point de vue là, l’affaire a été plu­tôt bien menée.

Ensuite, le Cabi­net de Bes­son a fourni en temps et en heure sa copie à Mati­gnon le 31 juillet 2008. S’en sont sui­vis des allers et retours inter­mi­nis­té­riels nom­breux sur les mesures pro­po­sées. Il est pro­bable que Bercy et les autres minis­tères y ont mis leur grain de sel. Les contraintes bud­gé­taires ont du déclen­cher un élagage de pro­po­si­tions. Il en va ainsi de l’idée d’un Cré­dit Impôt Inno­va­tion qui fai­sait par­tie des 29 pro­po­si­tions, et avait été judi­cieu­se­ment pro­po­sée par les équipes de la société de conseil en inno­va­tion Glai­zer Group. Elle consiste à élar­gir le prin­cipe du Cré­dit Impôt Recherche aux dépenses plus géné­rales sur l’innovation, inté­grant l’industrialisation, la com­mer­cia­li­sa­tion, le mar­ke­ting et l’internationalisation. Cela aurait cer­tai­ne­ment coûté cher en “dépenses fis­cales” (appe­lées aussi niches fis­cales) qui ne sont pas trop dans l’air du temps, donc on zappe ! D’autres allers et retours ont eu lieu avec diverses admi­nis­tra­tions et orga­nismes publics tels qu’Oséo. Orga­ni­sa­tions qui gèrent le bien public, certes, mais aussi leur pré-carré…

Résul­tat, comme tout plan résul­tant d’une concer­ta­tion large, le résul­tat est wishy washy comme on dit en amé­ri­cain. Il ne pré­sente pas d’aspérités, est moyen­ne­ment ambi­tieux et plait tout aussi moyen­ne­ment, sans déplaire entièrement.

C’est un com­pro­mis avec le réel. Et le réel, c’est que les “NTIC”, c’est un peu fini. Les TICs sont deve­nues des com­mo­di­tés. Comme l’eau et l’électricité, on s’intéresse à ce qu’il y en ait dans chaque foyer. Elles n’incarnent plus l’eldorado. Les dés semblent jetés d’un point de vue indus­triel et les posi­tions acquises des grands acteurs assez stables (Google, Micro­soft, Intel et les autres). Et de nou­veaux enjeux de société appa­raissent encore plus cri­tiques et mobi­li­sa­teurs, notam­ment l’énergie et l’environnement.

Est-il encore temps d’inverser ce sens de l’histoire ? D’être un peu fous ? Ou doit-on se conten­ter, comme dans plein d’autres domaines, de ce que la France soit deve­nue un pays “moyen” ?


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Publié le 22 octobre 2008 Post de Olivier Ezratty | Economie, Enseignement supérieur, Entrepreneuriat, France, Innovation, Internet, Logiciels, Logiciels libres, Médias, Politique, Startups, Technologie | 14 commentaires

Les 14 commentaires sur “Faites-nous rêver Monsieur Besson !” :

  • Bonne ana­lyse, comme toujours !

    Pour ma part, et plus lapi­dai­re­ment je classe ce plan dans la famille des pro­chains grands suc­cès Fran­çais tels le plan Infor­ma­tique pour tous avec les Thom­son TO7…

    Sur le fond, avoir de grosses auto­routes pour per­mettre aux conte­nus Etran­gers de cir­cu­ler plus vite c’est se trom­per de cible.
    La bonne cible serait plu­tot de favo­ri­ser la créa­tion de contenu locale, que nous pour­rions revendre à l’Etranger.

    Mais l’esprit ingé­nieur bien Fran­çais, cherche tou­jours les solu­tions tech­niques et non celles de l’esprit. So bad.

  • [2] - Olivier Ezratty a écrit le 22 octobre 2008 :

    Des conte­nus en anglais, of course ? … :)

    Je ne met­trais cepen­dant pas ce plan au niveau du TO7 qui était “mono-produit et mono-application”.

    Comme le PAGSI, le four­mille­ment de pistes sera en grande par­tie appli­qué, mais il ne trai­tera pas for­cé­ment du pro­blème, ni du bon problème.

    Je suis par contre 100% d’accord sur la rela­tive uti­lité du haut débit. Tout du moins, quand il n’est pas asso­cié à une véri­table vision sur les usages et sur leur impact sur la com­pé­ti­ti­vité économique.

    A l’Ile Mau­rice, on a du haut débit pour faire du ser­vice en délo­ca­li­sa­tion. Et nous, on fera quoi avec ? On peut deve­nir les cham­pions de la concep­tion coopé­ra­tive vir­tuelle (le che­val de bataille de Das­sault Sys­tèmes). On peut trans­for­mer l’urbanisme et la poli­tique des trans­ports (le plan parle d’ailleurs de télé­tra­vail, mais sans faire un lien direct avec le haut débit…). Etc.

  • Je suis ravi de lire un com­men­taire fouillé de ce plan, après les remarques de Chris­tophe Ginisty (et une mini-analyse du résumé de ma part).

    Vous pre­nez soin de faire un com­men­taire équi­li­bré, mais bon : à vous lire, on se dit que tout ça est bien navrant. Un cata­logue de mesures dont la plu­part sont de bon sens, mais sans aucune vision glo­bale, ni déclen­cheur de dyna­mique. Pas for­cé­ment besoin d’argent - mais de quelque chose qui nous enga­ge­rait tous, comme le “man on the moon”. Ben non. Bes­son doit être bien dépité et Sar­kozy est égal à lui même.

    Bien vue: la com­mo­di­ti­sa­tion (on dit ça en fran­çais?) des NTIC. Ca nous donne un coup de vieux à tous, non? :)

  • Oli­vier, disons-le: le Plan France Numé­rique 2012 ne fait que mettre en valeur des points forts déjà établis en France. Rien de bien dif­fi­cile dans le but de faire de la France une terre de haut débit quand ce sont des tru­blions pri­vés, comme Free, qui ont déjà fait le tra­vail - avec des mas­to­dontes comme Orange et SFR-Neuf Cege­tel qui poussent derrière.

    L’Etat devrait se pré­oc­cu­per d’une chose, au-delà d’assurer la double fonc­tion réga­lienne et régu­la­toire: se concen­trer sur l’attractivité de son ter­ri­toire (c’est d’ailleurs la thèse de Robert Reich, ancien conseiller de Bill Clin­ton, dans son ouvrage l’Economie Mon­dia­li­sée) pour assu­rer sa compétitivité.

    On en revient donc à: l’éducation et la for­ma­tion en géné­ral, l’attraction de talents, la maî­trise de l’anglais, la fis­ca­lité, la flexi­bi­lité du mar­ché du tra­vail, la pla­ni­fi­ca­tion des risques (natu­rels, éner­gé­tiques, agri­coles), les déci­sions de spé­cia­li­sa­tion industrielle.

    Sur ce der­nier point, la France a fait (ou subit?) le choix des télé­coms (les tubes), où le plus dur est heu­reu­se­ment fait, sans réa­li­ser (voeux d’impuissance?) que la valeur de nos jours est cap­tée par les pla­te­formes en ligne. Les iTunes, Google.com, etc. de ce monde.

    Et c’est loin d’être rassurant.

  • J’aurai pris au sérieux le plan si l’un des enjeux majeurs, l’accès à l’Internet mobile pour tous et à bas prix, avait été traité.

    Quand on lit le détail de l’attribution de la qua­trième licence 3G (Cf le Canard enchainé de ce matin), on ne peut-être que navré d’autant de machia­vé­lisme et du peu de cas fait des uti­li­sa­teurs que nous sommes.

    Or le déploie­ment du haut débit et de l’illimité dans le fixe on démon­tré que c’était LA solu­tion pour per­mettre à une écono­mie entière de décoller…et donc de géné­rer des res­sources pour tous! Y com­pris l’Etat.

  • [6] - Olivier Ezratty a écrit le 23 octobre 2008 :

    Il faut effec­ti­ve­ment lire entre les lignes pour com­prendre les tenants et abou­tis­sants dans le domaine du mobile et de la 3G. Et aussi sur le très haut débit puisque les deux fanas de ce sec­teur que je connais (Jean-Michel Billaud et Jean-Michel Planche) n’ont pas l’air bien enthou­siastes sur le plan (qui est traité dans les actions 12 à 16 du plan France Numé­rique 2012).

    Pour le mobile, l’accroissement de la concur­rence passe par l’utilisation des fré­quences du “divi­dende numé­rique” et par le biais des MVNO (ce qui favo­rise FT).

    La grande ques­tion est : com­ment favo­ri­ser la géné­ra­li­sa­tion de for­faits “flat fee data” abor­dables sur les mobiles, notam­ment pour le grand public ?

  • “Le lan­ce­ment (enfin) de la radio numérique…”

    Bien en retard par rap­port aux US et leur HD Radio

  • [8] - Olivier Ezratty a écrit le 23 octobre 2008 :

    Oui, en retard en effet. Mais il y a des rai­sons à cela : le besoin d’une pro­gram­ma­tion sans publi­cité aux USA et les longs tra­jets en voi­ture, notam­ment à San Fran­cisco et Los Angeles. Cela créé de l’appétance pour ce genre de solu­tion. Il y a aussi la radio satel­lite payante, avec + de 13 mil­lions d’abonnés aux USA !

  • HD Radio is a farce!

  • Tout à fait d’accord pour dire que les tuyaux c’est bien mais ce sont sur­tout les usages qui feront la dif­fé­rence. La frac­ture numé­rique n’est que peu liée à l’accès au tuyau. J’habite au Chili où n’importe qui peut uti­li­ser inter­net dans les cyber­ca­fés omni­pré­sent pour quelques pesos. En revanche, bien qu’il ait peu d’illettrisme, le niveau d’éducation est faible, la pra­tique de l’anglais rare, et “l’innumérisme” est rem­pant (scène clas­sique : voir quelqu’un uti­li­ser son télé­phone por­table pour faire une addi­tion de base).

    Résul­tat : les usages inter­net sont basiques et gré­gaires (mes­sa­ge­rie ins­tan­ta­née, Face­book très popu­laire ici…). Rien que je puisse direc­te­ment uti­li­ser en tant qu’employeur. Accé­der à Inter­net ne veut pas dire savoir s’en ser­vir pour tra­vailler et être compétitif.

    >l’attractivité de son ter­ri­toire (c’est d’ailleurs la thèse de Robert Reich, ancien conseiller de Bill Clin­ton, dans son ouvrage l’Economie Mondialisée

    C’est plu­tôt la thèse d’Adam Smith puis David Ricardo plus de 150 ans aupa­ra­vant ! Le XXe siècle n’a pas inventé la mon­dia­li­sa­tion, il l’a plu­tôt faite recu­ler pen­dant les 3/4 de sa durée.

    Au final ce plan typi­que­ment à la fran­çaise est par­fait pour gagner la der­nière guerre.

  • [11] - DJM a écrit le 26 octobre 2008 :

    La radio nume­rique… comme le dit un peu rapi­de­ment un com­men­taire plus haut “un peu rapide”, semble etre une excel­lente voie sans issue pour qui­conque…
    Comme sou­vent, la France s’est choisi un axe bien “perso” et a priori sans reel ave­nir, ni en interne, ni a l’echelle inter­na­tio­nale…
    Je vous invite a lire cette tri­bune libre qui relete l’avis d’un cer­tain nombre de pro­fes­sion­nels… les deci­deurs eux se sont par­tage le fro­mage, s’il reste un fro­mage a terme… ;-)

    Car glo­ba­le­ment, pour­quoi deman­der a la radio de faire de la “sous-television”… com­ment espe­rer des inves­tis­se­ments a la hau­teur des attentes, la ou la FM rem­plit deja bien son office, y com­pris et sur­tout de plu­ra­lite… Et com­ment ima­gi­ner que le trans­port sur IP (meme en 3G/3G+) puisse ne pas concur­ren­cer direc­te­ment le T-DMB ?

    Enfin, bon, comme tou­jours, la rea­lite rat­tra­pera les com­bi­na­ziones.… ;-)

    Sin­ce­rely
    DJM

  • Carte bleue, carte vitale, décla­ra­tion de reve­nus pré­rem­plie, la France est bien pla­cée pour deve­nir lea­der de l’administration numé­rique. Voir dans le blog http://www.hemmelel.fr “Pour un réper­toire per­ma­nent des ménages”, “la solu­tion miracle”, etc.

  • [13] - Olivier Ezratty a écrit le 26 octobre 2008 :

    Effec­ti­ve­ment, dans les clas­se­ments euro­péens et OCDE la France a une bonne place dans l’administration élec­tro­nique. Est-ce que cette bonne lui donne l’occasion d’exporter tech­no­lo­gies et savoir faire dans le domaine ?

  • [14] - Olivier Ezratty a écrit le 26 octobre 2008 :

    @DJM : entre la bonne inten­tion et la mise en oeuvre, il y a tou­jours ce petit déca­lage effec­ti­ve­ment. Pour­tant, d’un autre côté, on se gar­ga­rise du suc­cès du GSM dans le déve­lop­pe­ment d’une indus­trie euro­péenne (ou scan­di­nave?) du mobile ! Deux poids deux mesures ? Pro­ba­ble­ment parce que l’on n’a pas à faire aux mêmes ins­tances de régu­la­tion, lob­bying, nor­ma­li­sa­tion et décision…

    La radio numé­rique arrive peut-être trop tard en effet alors que la bande pas­sante IP mobile sera de plus en plus abor­dable et per­met­tra tous les scé­na­rios rich media.




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