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Faites-nous rêver Monsieur Besson !

Post de Olivier Ezratty du 22 octobre 2008 - Tags : Economie,Enseignement supérieur,Entrepreneuriat,France,Innovation,Internet,Logiciels,Logiciels libres,Médias,Politique,Startups,Technologie | 14 Comments

Après près de sept mois de gestation, le plan “France Numérique 2012” a enfin été rendu public, lundi 20 octobre dernier, par Eric Besson, remplaçant au pied levé un Nicolas Sarkozy qui se décommandait à la dernière minute.

Le plan et ses 154 mesures sont disponibles au format PDF sur le site Web de PlanNumerique2012

Je vais dans ce post voir si les objectifs de ce plan sont atteints, ses points forts, ses points faibles et raconter un peu comment ce genre de plan voit le jour, ce qui peut expliquer une partie du résultat.

Objectif atteint ?

L’objectif était large : faire de la France une nation leader dans le domaine du numérique, semble-t-il autant dans les usages que dans la création d’offres. Et le thème du numérique présente un nombre de facettes incalculable tant il irrigue la vie des consommateurs, des citoyens et des entreprises. De nombreux groupes de pression, représentations professionnelles et d’utilisateurs étaient à l’oeuvre pour faire passer “leur” priorité (les contenus, le logiciel, les logiciels libres, la protection des consommateurs, de l’enfance, la réduction de la fracture numérique, l’entrepreneuriat, etc).

L’objectif est-il atteint ? Bien partiellement et c’est normal. Le gouvernement ne peut pas plaire à tout le monde et on verra plus loin que le processus de gestation d’un tel plan contient les germes du mécontentement qui a suivi sa présentation. Les priorités présentées concernaient les infrastructures (haut débit, TNT), les contenus, les usages grand public et en entreprise, et enfin, la gouvernance du numérique (surtout de l’Internet). Dans le texte : “permettre à tous les Français d’accéder aux réseaux et aux services numériques, développer la production et l’offre de contenus numériques, accroître et diversifier les usages et les services numériques dans les entreprises, les administrations, et chez les particuliers, moderniser notre gouvernance de l’économie numérique”. Chacun (comme France Numérique par secteur

Ce qui manquait ? Surtout une ébauche de stratégie de l’offre pour faire de la France (si ce n’est de l’Europe) une puissance économique productrice de richesse dans le numérique et pas simplement consommatrice. Il y a bien quelques propositions dans ce domaine (dans l’enseignement supérieur, dans les contenus, dans les jeux vidéo) mais elles font pâle figure au regard de notre déficit commercial dans les technologies du numérique. Aucun objectif, aucune ambition n’étaient clairement mis en avant sur l’angle industriel. Une conséquence compréhensible du désengagement de l’état de toute notion de “stratégie industrielle”. Et pourtant, il y aurait fort à dire, notamment d’un point de vue prospectif sur les robots, la domotique, les nanotechs, etc. Et Eric Besson admet lui-même que l’Etat doit probablement, comme en Corée du Sud, s’investir un peu plus pour impulser une stratégie industrielle au pays.

Il manquait par ailleurs du souffle dans ce plan. Une ambition forte, même si lointaine et du genre “man on the moon”, une vision stratégique pour le pays, un positionnement de la France dans le monde sur le numérique. Ce plan était un trop franco-français dans sa teneur comme le montre ce découpage de mon cru des actions du plan par leur portée géographique potentielle.

France Numérique par géographie

D’où mon titre : il faudrait nous faire rêver Monsieur Besson ! Et aller au delà des basiques dont on parle depuis dix ans sur l’équipement des ménages et sur la fin programmée de la télévision hertzienne analogique (deux ans après les américains…) !

Dans sa conférence de presse, bien plus nourrie que son discours à l’Elysée, Eric Besson a tout de même charpenté son plan autour de dix commandements ou axes qu’il est bon de citer avant de faire le highlight/lowlights dudit plan :

  • La couverture totale du territoire en accès Internet haut débit. C’est la tant attendue réduction de la fracture numérique géographique qui handicape encore environ 2 millions de français.
  • La migration vers la TNT qui doit être bouclée en 2011 et qui comme aux USA (qui la bouclent en 2009…) doit être accompagnée de mesures précises pour faire migrer les derniers récalcitrants.
  • L’utilisation du “dividende numérique” (fréquences libérées par le passage à la TNT) pour la création de nouveaux services mobiles et de nouvelles chaines de TNT, notamment régionales et aussi en HD.
  • Le traitement de la fracture numérique avec la création “d’ambassadeurs numériques” pour évangéliser autant les citoyens que les PME. Une bonne intention, mais qui a des relents “d’emplois jeunes”. On verra comment cela sera mis en oeuvre !
  • Les entreprises et les startups, notamment autour de la recherche et de l’enseignement supérieur. La création de cursus marketing dans les formations scientifiques. Une focalisation sur les logiciels (pétard mouillé, on le verra) et sur les jeux vidéo.
  • Le respect du droit d’auteur. Long débat interminable…
  • La régulation d’internet pour éviter / limiter le rôle des USA dans le domaine.
  • La formation et l’équipement des écoles.
  • L’administration électronique, continuité des innombrables plans dans le domaine.
  • L’internet du futur avec le passage à IP V6, un aspect stratégique bien vu, mais qui sera difficile à vulgariser.

VerreMoitiePlein

Alors, faisons le tour des points positifs de ce plan :

  • Le spectre couvert par le plan est impressionnant. Il reflète le large rôle du numérique dans la société, que l’on retrouve à tous les étages : santé, éducation, recherche, entreprises, aménagement du territoire, médias, cybercriminalité, administration électronique,  etc. Le dernier plan de cette ampleur était le PAGSI (Programme d’action gouvernemental pour la société de l’information) présenté par ListeActionsEntrepreneurs

    • D’un point de vue humain, l’honnêteté intellectuelle et la maitrise des dossiers d’Eric Besson. Il n’y a pas de gros enjeu politique pour lui. Etant grillé au PS, et n’ayant probablement pas d’avenir à l’UMP, il est plus proche des politiques américains qui peuvent passer du privé au public et réciproquement plutôt que d’être des “politiques professionnels”. En ce sens, il est plus désintéressé dans son approche que les Ministres politiques classiques. Mais cela le handicape dans l’affichage d’une ambition. Il donne l’impression de ne pas “en vouloir”. Son côté un peu “droopy” nuit quelque peu à l’impact de sa communication, sans compter le fait qu’il bosse pour un autre “droopy”, François Fillon. Mais bon, on ne peut pas tout avoir ! Signalons également un bon travail de présentation du plan par l’équipe de Besson. Les documents diffusés sont bien présentés et de qualité.

    VerreMoitieVide

    Dans ce qui n’allait pas ou manquait :

    • La symbolique ratée : l’absence de Nicolas Sarkozy lors de l’annonce à l’Elysée fut un coup rude porté à toute l’industrie du numérique. Il y avait deux indices qui auraient pu me mettre la puce à l’oreille avant l’annonce de son absence : il n’y avait que deux caméras de télévision broadcast dans la salle des fêtes de l’Elysée, et les contrôles de sécurité pour pénétrer dans ce temple du pouvoir étaient inexistants ! François Fillon n’était pas là non plus. L’absence de Sarkozy est révélatrice d’au moins deux points : le relatif désintérêt du président pour le numérique et les faiblesses du plan. Si sa présentation avait été l’occasion d’une annonce stratégique forte, il aurait fait l’effort de dégager 20 minutes de son temps au milieu de ses appels téléphoniques de chefs d’état pour préparer le sommet financier de novembre. Aujourd’hui même, il pouvait assister à la messe en la mémoire de Soeur Emmanuelle à Notre Dame de Paris, soit au moins quatre fois plus de temps dans son agenda, mais avec un impact symbolique et émotionnel bien plus fort évidemment ! Au passage, il serait intéressant de mettre la main sur le discours que devait prononcer le Président… :).
    • Le manque de vision stratégique ambitieuse et qui décoiffe. Quelle est l’ambition pour la France ? Comment souhaite-t-elle se positionner dans la concurrence mondiale ? Peut-elle aller au delà d’une vision d’utilisateur ? Peut-elle lancer quelques projets stratégiques d’infrastructure structurants comme le très haut débit qui sera critique dans quelques années alors que le coût des transports se renchérira inéluctablement ? On voit bien poindre le lobby de la simulation numérique dans les mesures 71 à 75, qui font écho à l’intervention de Nicolas Sarkozy au CEBIT en mars 2008 et souhaitait voire émerger un projet franco-allemand de supercalculateur.
    • Une approche internationale insuffisante pour positionner la France dans le monde tant dans les usages que dans l’offre. Il y a quelques points sur le sujet (ICAHN, Europe, francophonie), mais cela fait vraiment “petit joueur”.  Même dans les contenus, sur lesquels le plan est prolixe, il n’y a pas de véritable vision internationale et industrielle. L’expérience montre que pour réussir à l’échelle mondiale, un éditeur de logiciel ou un acteur de l’internet créé par des français doit être ou américain ou franco-américain. C’est dur à avaler pour la puissance publique ! Donc, on fait le dos rond…
    • L’absence totale de la mention de l’industrie des composants électroniques, avec notamment ST Microelectronics, Soitec et Dibcom, le tout accompagné d’un excellent laboratoire de recherche, le CEA-LETI. On n’y parle pas non plus du rôle de l’industrie du numérique dans l’indépendance et la sécurité nationale. Et enfin, si la propriété intellectuelle est abordée sous l’angle du droit d’auteur pour les contenus, la propriété industrielle n’est pas spécialement couverte alors qu’elle doit faire partie d’une stratégie industrielle d’Etat dans le matériel comme dans l’immatériel (on évoque tout de même des formations sur la propriété intellectuelle dans les universités dans l’action 136).
    • On parle beaucoup de fracture numérique sociale et géographique, mais curieusement, on ne l’évoque pas au sujet des “banlieues”. Le numérique ne constitue-t-il pas une opportunité d’aider ces zones défavorisées où sont concentrés chômage, exclusion et difficultés d’intégration ? D’une manière plus générale, la préparation de ce genre de plan souffre de ne pas avoir associé des sociologues qui peuvent expliquer les dynamiques de la société et la manière de les faire évoluer. Comme ce sempiternel problème du sous-équipement des TPE et cette molesse du marché intérieur français.
    • Un plan avec beaucoup de mesures d’importance très inégale ou ne répondant pas bien à l’enjeu. Premier exemple: l’industrie du logiciel que l’on dit stratégique. Et qui est associée à trois propositions dont deux n’auront aucun impact sur l’industrie française : l’une consistant à créer des correspondants UbiFrance dans 10 pays (ils existent déjà plus ou moins et leur mission et les moyens associés ne sont pas précisés) et deux qui concernent l’affichage des prix et le débundling des systèmes d’exploitation vendus avec les PC. Une mesure qui n’avantagera pas particulièrement l’industrie française du logiciel car les acteurs concernés ne sont pas français, sauf un, qui ne va pas bien du tout (Mandriva). Un second exemple qui est une caricature d’intégration faite un peu trop rapidement : “Action n°50 : Introduire la disposition selon laquelle un mandat de membre se perd de plein droit, en cas de trois absences consécutives non justifiées auprès du président”. Une mesure qui n’a rien à faire là et relève d’un règlement intérieur (en l’occurrence, de la commission de la copie privée) !
    • Beaucoup de mesures gadgets ou tout du moins d’impact modéré qui relèvent de coordination, de rattachements d’organisation, de fonctionnement, pas d’action concrète. Et aussi beaucoup de mesures très techniques (comme dans le chapitre sur la simulation, probablement influencé par le CEA et Bull).
    • D’un point de vue opérationnel, le plan ne comporte pas de tableau de bord de suivi, de calendrier ni de budget détaillé, ce qui est assez courant. Il ne comporte pas d’objectif sur la position relative de la France dans le monde. Va-t-on ainsi rattraper notre retard, ou juste avancer à la même vitesse que les autres pays ? Sinon, la mise en place du plan France Numérique 2012 va nécessiter des lois, des décrets, et des actions opérationnelles de diverses administrations et il n’est pas évident de faire le tri là dedans.

    Behind the scene

    Un plan a toujours une histoire. Et cette histoire comme le contexte de sa création expliquent ses forces et faiblesses.

    Le Plan France Numérique 2012 a été piloté par le Cabinet d’Eric Besson, créé en mars 2008. Il regroupe des personnalités diverses avec des compétences très teintées télécoms et contenus/médias, que l’on retrouve un peu dans les priorités du plan. Ceci n’est pas forcément lié à celà, mais celà aide !

    Les premières versions du plan ont été concoctées en s’appuyant sur une consultation assez large des forces en présence : les grands opérateurs (télécoms, médias), les associations professionnelles (Syntec, AFDEL, APRIL, etc), les associations de consommateurs ainsi même que des bloggeurs dont je fais partie. Près de 150 “ateliers” ont été organisés ou auto-organisés pour traiter de la diversité des sujets concernant le numérique. Eric Besson y est intervenu à de nombreuses reprises (en juin 2008). De ce point de vue là, l’affaire a été plutôt bien menée.

    Ensuite, le Cabinet de Besson a fourni en temps et en heure sa copie à Matignon le 31 juillet 2008. S’en sont suivis des allers et retours interministériels nombreux sur les mesures proposées. Il est probable que Bercy et les autres ministères y ont mis leur grain de sel. Les contraintes budgétaires ont du déclencher un élagage de propositions. Il en va ainsi de l’idée d’un Crédit Impôt Innovation qui faisait partie des 29 propositions, et avait été judicieusement proposée par les équipes de la société de conseil en innovation Glaizer Group. Elle consiste à élargir le principe du Crédit Impôt Recherche aux dépenses plus générales sur l’innovation, intégrant l’industrialisation, la commercialisation, le marketing et l’internationalisation. Cela aurait certainement coûté cher en “dépenses fiscales” (appelées aussi niches fiscales) qui ne sont pas trop dans l’air du temps, donc on zappe ! D’autres allers et retours ont eu lieu avec diverses administrations et organismes publics tels qu’Oséo. Organisations qui gèrent le bien public, certes, mais aussi leur pré-carré…

    Résultat, comme tout plan résultant d’une concertation large, le résultat est wishy washy comme on dit en américain. Il ne présente pas d’aspérités, est moyennement ambitieux et plait tout aussi moyennement, sans déplaire entièrement.

    C’est un compromis avec le réel. Et le réel, c’est que les “NTIC”, c’est un peu fini. Les TICs sont devenues des commodités. Comme l’eau et l’électricité, on s’intéresse à ce qu’il y en ait dans chaque foyer. Elles n’incarnent plus l’eldorado. Les dés semblent jetés d’un point de vue industriel et les positions acquises des grands acteurs assez stables (Google, Microsoft, Intel et les autres). Et de nouveaux enjeux de société apparaissent encore plus critiques et mobilisateurs, notamment l’énergie et l’environnement.

    Est-il encore temps d’inverser ce sens de l’histoire ? D’être un peu fous ? Ou doit-on se contenter, comme dans plein d’autres domaines, de ce que la France soit devenue un pays “moyen” ?

    RRR

     
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