Pour une stratégie européenne de la TV connectée

Publié le 8 novembre 2011 et mis à jour le 12 novembre 2014 - 2 commentaires -
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J’ai eu l’occasion d’intervenir dans un débat mercredi 19 octobre 2011 au Sénat portant sur les “TV Connectees et Box FAI

Les constats

1) La télévision est le média numérique où les libertés sont les plus limitées. C’est le support numérique le plus régulé et le moins libre qui soit ! En exagérant un peu, on en est comme la radio avant les radios libres en 1981. Comparativement à l’Internet en général, l’univers de la télévision numérique traditionnel (TNT, satellite, câble, box des FAI, box de Canal+, TV connectées) relève en effet de l’âge de la pierre pour ce qui est de l’exercice de trois libertés clés :

  • La liberté d’expression qui est contrainte car la majorité des chaines de TV sont contrôlées par quelques grands groupes médias et il est très difficile de créer sa propre chaine et de la diffuser sur les écrans de télévision, quel que soit le tuyau. Ceci est amplifié par la faible offre de très haut débit symétrique en France. Le débit montant est de 1 Mbits/s chez Bouygues Télécom, 5 Mbits/s chez Numéricâble (pour 100 Mbits/s en descendant) et 10 Mbits/s chez Orange. Seul Free propose un FTTH symétrique car sa fibre va jusqu’aux appartements dans les immeubles. Cela réduit la capacité des Internautes de s’exprimer par eux-mêmes en streaming vidéo, pour des applications de téléprésence, de e-santé tout comme pour alimenter leur propre chaine de télévision.
  • La liberté de consommation est tout aussi contrainte pour le téléspectateur-consommateur. C’est particulièrement vrai sur les box des FAI et des opérateurs de TV payante à de rares exceptions comme la Freebox Révolution qui est la plus ouverte qui soit pour consommer sur sa TV tous les contenus imaginables (ceux des chaines, ceux de la TV payante, de la VOD), mais aussi tous ceux qui viennent de son propre réseau et ses contenus personnels. Cette liberté s’améliore avec par exemple la généralisation de services de télévision de rattrapage, mais elle se présente généralement dans des “silos” par chaine TV. C’est notamment le cas chez Free qui propose une mire de chaines TV à partir de laquelle on entre dans les silos de TV de rattrapage pour chacune d’entre elles.
  • La liberté d’entreprendre est tout aussi mise à mal. Elle s’explique par la grande fragmentation des acteurs technologiques du domaine. L’accès au marché pour les startups est très verrouillé à l’échelle nationale, et particulièrement en France avec quelques oligopoles verticalisés, le plus significatif étant Canal+/CanalSat. Cette liberté d’entreprendre est de plus contrainte par une régulation et une fiscalité omniprésentes, probablement la plus complexe dans le monde dans ce secteur d’activité. Et d’un point de vue technologique, développer une application pour TV connectée nécessite de supporter environ une dizaine de plateformes différentes (5 FAI, 5 constructeurs de TV connectées) avec un cout rédhibitoire, surtout pour les petits éditeurs de contenus. Cette fragmentation du marché confine une majorité des innovateurs au rôle de prestataires de services dépendant de gros opérateurs en lieu et place de produits “scalable”. Cela contribue à créer un paysage voisin de celui du logiciel en France avec des SSII en nombre mais peu d’éditeurs de logiciels en proportion (cloud ou pas cloud…).

Acteurs francais de la TV connectee

2) Là-dessus, tout vole en éclat. La vidéo et la télévision deviennent consommables sur toutes sortes d’écrans et plus seulement sur le très régulé poste de télévision. Les jeunes passent de moins en moins de temps à regarder l’écran de TV traditionnel et sont plus sur leur ordinateur ou leur tablette ou smartphone. Là où le champs des libertés d’expression, d’usage et aussi d’entreprendre sont bien plus vastes. Le législateur est bien en retard : une TV connectée est plus régulée qu’un PC connecté sur une TV ! Ce qui ne veut évidemment pas dire qu’il faille réguler ce que l’on peut faire avec un PC pour l’aligner sur la TV ! Le marché de la télévision est pour l’instant fait de chaines locales, de pas mal de contenus locaux, de tuyaux locaux voire même de choix technologiques locaux – souvent par opérateur – qui cloisonnent les pays. Tout cela pourrait bien voler en éclat et commence à en prendre le chemin même si le phénomène est assez lent. Le marché de la télévision numérique se mondialise inexorablement. Il l’est déjà sur une bonne partie des contenus avec les séries et films provenant des USA.

3) Le marché de la TV connectée devient une bataille de plateformes applicatives mondiales et de moins en moins une bataille de contenus ou de plateformes locales. Ce sont les plateformes avec l’assiette d’utilisateurs la plus large qui emportent généralement la mise. Un bon exemple est la suprématie des magasins d’application mobiles d’Apple et Google qui ont terrassé les approches équivalentes des opérateurs télécom, qui ont quasiment perdu tout contrôle de la consommation de contenus et d’applications de leurs utilisateurs alors qu’ils en étaient historiquement le péage principal. Le marché des plateformes de la TV numérique est aujourd’hui très fragmenté. L’enjeu clé et donc sa défragmentation. Elle peut provenir d’acteurs privés, plutôt non européens, ou éventuellement par la standardisation. Ou ne pas se produire du tout.

US TV Companies

4) L’Internet est autant régulé et tarifé par les plateformes de Google, Facebook et Apple que par la loi, l’Arcep et le CSA et les opérateurs télécom. Ces sont des régulateurs privés de l’Internet, soumis pour l’instant à aucun contrôle particulier. La régulation effective de l’Internet se manifeste ainsi plus dans le logiciel de ces services (qui sont obscurs) que dans les tuyaux (qui restent malgré tout relativement neutres). Google régule ce que l’on trouve dans son moteur de recherche et une bonne part de nos communications, Facebook régule les relations avec nos “amis” et Apple régule l’accès aux contenus. Le premier est ultra-dominant dans les usages et les seconds ne le sont pas encore. Quels acteurs intervenaient ainsi au colloque “Three Wise Monkeys  Nikko Japan

La réaction des chaines et des FAI face à ces menaces provenant soit de l’Est soit de l’Ouest sont bien disparates. L’union fait la force, mais ici, elle relève juste de la création de digues, pas de marche en avant vers l’innovation, tout du moins pour ce qui concerne les chaines de TV et surtout celles qui vivent de la publicité.

En termes de télévision connectée, tout le monde avance en ordre dispersé. Des services sont développés un par un pour les FAI et les grandes marques de TV connectées.

Il y a une exception avec l’adoption de HbbTV qui démarre doucement, à commencer par France Télévision qui l’a HbbTV_logo

  • Des plateformes de services, à l’image de “Mes Services TV”, qui reposeraient sur ces standards et qui seraient accessibles à tous les développeurs d’applications. HbbTV peut en être la souche. Il est impératif que ce soit plus qu’un standard servant à créer des silos fermés autour des programmes des chaines TV.
  • Des protocoles de communication ouverts et standardisés pour la liaison entre les différents écrans, notamment pour piloter sa TV à partir d’écrans type tablette ou smartphone.
  • Des moyens d’accès à des plateformes de cloud computing solides pour héberger les applications et contenus de la TV connectée. Ces plateformes devront être des infrastructures plutôt locales ne serait-ce que pour des raisons de performance.
  • Des standards dans les domaines de la publicité (IAB, SNPTV) et sur le respect de la vie privée (CNIL, etc).

Le tout en permettant tout de même aux grands acteurs de se différencier dans les bouquets de services et de contenus qu’ils offrent à leurs clients.

La standardisation est le seul moyen de débloquer les trois libertés mises à mal citées en début d’article. Elle nécessite une collaboration plus étroite qu’aujourd’hui entre les acteurs du marché. L’initiative franco-allemande HbbTV a montré qu’une approche concentrique pouvait fonctionner. Le leadership de la France dans l’IPTV est une opportunité pour nos FAI de se mettre déjà d’accord entre eux et de rayonner ensuite dans le reste de l’Europe. Les chaines publiques peuvent aussi mieux se concerter, notamment France Télévision, les networks allemands et ensuite, la BBC, qui semble faire un pas vers HbbTV. Il faut rapidement dépasser les particularismes et aller très vite ! A la vitesse de l’internet et pas à celle du déploiement de la fibre en France !

Quel peut-être dans tout cela le rôle du régulateur ? Il faut déjà qu’il comprenne les enjeux. Le colloque du CSA sur les TV connectées d’avril 2011 a montré que ce dernier avait une approche plus positive des enjeux que les parties prenantes français trop arque-boutées sur leurs positions, un peu comme les industries de la musique il y a douze ans. Il doit travailler à l’échelle nationale et européenne. Il peut aussi assouplir la chronologie des médias pour permettre l’éclosion de services innovants locaux avant que Netflix ou d’autres nous envahissent. Il peut contribuer à mettre les acteurs en ordre de bataille pour accélérer le travail de standardisation et ensuite les accompagner dans leur démarche de lobbying à l’échelle européenne, à commencer par la relation avec l’Allemagne.

Créer des standards est évidemment une démarche complexe. Les acteurs concernés n’ont pas toujours les ressources pour y participer activement. Faire converger des intérêts divergents est toujours difficile. La seule manière de les mobiliser est la perception d’une énorme menace commune, ce qui commence à être ici le cas.

Avancer requiert aussi du leadership. France Télévision peut jouer ce rôle de par sa mission service public et aussi sa relative avance dans la mise en œuvre de services sous HbbTV. Dans les FAI, aucun n’est vraiment au-dessus de l’autre en France et leurs stratégies techniques sont assez disparates. Il faudrait pourtant qu’ils se mettent d’accord pour standardiser leurs plates-formes applicatives et servent ensuite de référence aux autres pays européens où l’IPTV est moins développée. De telles démarches pourraient tout à fait légitimement bénéficier du financement du Grand Emprunt dans le volet “numérisation des contenus”, voire d’aides européennes. Ce genre de projet collaboratif relève vraiment d’une démarche stratégique à contrario d’un Quaero qui n’avait servi qu’à financer des travaux de R&D disparates. Mais l’obtention des crédits étant lente, il faudrait commencer sans attendre.

Il y a aussi toute une ribambelle d’acteurs – PME et startups de la TV connectée – qui sont surement prêts à s’engager car leur croissance dépend de la standardisation en question. On ne va pas créer du jour au lendemain un marché unique européen de la télévision, mais des synergies sont probablement envisageables dans les couches techniques pour permettre à quelques acteurs d’éclore en disposant d’une surface de marché adressable plus grande que leur pays d’origine.

Ceci constitue au passage une petite contribution à l’une des premières questions posées par le Cabinet d’Eric Besson dans le cadre de la consultation préalable à la création du plan France Numérique 2020, en plus de ce que j’ai pu produire récemment au sujet de l’entrepreneuriat. A bons entendeurs…

RRR

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Publié le 8 novembre 2011 et mis à jour le 12 novembre 2014 Post de | Apple, Entrepreneuriat, Google, Haut débit, Innovation, Startups, TV et vidéo | 12062 lectures

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Les 2 commentaires et tweets sur “Pour une stratégie européenne de la TV connectée” :

  • [1] - mmathieum a écrit le 8 novembre 2011 :

    La TV connectée c’est le prochain gros combat entre les géants de l’informatique (après les téléphones et les tablettes).

    Les companies qui détiennent ce marché depuis des années ne vont pas se laissez faire.
    Elles ne croient pas que l’Internet pourra leur rapporter autant que la TV actuellement.

    Au moins, en France, l’internet fixe est généralement illimité (un pré-requis pour la réception ou la diffusion de contenus sur les TV connectées), c’est de moins en moins le cas en Amérique du nord (marché principal des géants de l’informatique) et je pense que c’est pour ça que Google et Apple sont restés un peu en retrait jusqu’à aujourd’hui.

    Tout ce que je demande aux diffuseurs de contenus actuels, c’est de rendre leur contenus consultables sur TV en optimisant l’interface de leur site web (tout comme ils l’ont fait pour les smartphones et les tablettes) en utilisant les standard du web (HTML/CSS/JS … et Flash s’il le faut dans un premier temps). L’utilisation de podcast (RSS) est bien sur idéale pour moi mais c’est sur que c’est moins “user friendly”.

    Tout ce que je demandes aux FAI et aux régulateurs de du marché de l’Internet dans chaque pays, c’est de s’assurer que tout citoyen à accès à une connexion Internet fixe illimité avec un minimum de 10 Mb/s DL et 1 Mb/s UP.
    Idéalement, du 100 Mb/s symétrique illimité en FTTH mais il ne faut pas ce leurrer, ça n’arrivera pas demain pour une majorité de la population.

  • [2] - Courbet6 a écrit le 1 décembre 2011 :

    Votre analyse de l’urgence d’un sursaut européen autour de la TV connectée va dans le sens du cri d’alarme de D. Lombard dans son dernier livre : “L’Irrésistible ascension du numérique – Quand l’Europe s’éveillera” Odile Jacob 2011.




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