Culture d’entreprise et innovation 4/6

Publié le 22 juin 2010 et mis à jour le 28 juin 2010 - 7 commentaires -
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Après la per­son­na­lité des diri­geants, la mis­sion et les valeurs puis la culture pro­duit et chan­nel, pas­sons à une autre dimen­sion de cli­vage entre les trois socié­tés étudiées, Apple, Micro­soft et Google : le long terme et la recherche. Avec une leçon éton­nante : le moins étant le mieux dans le mar­ché grand public.

L’orientation long-terme et la recherche

L’investissement sur le long terme est une par­ti­cu­la­rité de Micro­soft en com­pa­rai­son avec Google et sur­tout Apple. Mais nous allons voir que cela ne lui réus­sit pas tant que cela. Autant dans le busi­ness que du point de vue de l’image.

Logo Centre de recherche Microsoft INRIA

Des trois socié­tés étudiées ici, c’est la seule qui dis­pose for­mel­le­ment d’une acti­vité de recherche fon­da­men­tale et ce depuis une ving­taine d’années. Micro­soft Research occupe ainsi plus d’un mil­lier de cher­cheurs à temps plein, dis­sé­mi­nés aux USA, à Cam­bridge (UK), en Israël, en Inde, en Chine, au Japon et même en France (dans un petit labo­ra­toire conjoint avec l’INRIA). Ces labo­ra­toires regorgent de “tronches” : médailles Fields et Turing, dont des inven­teurs au passé glo­rieux (celui de l’imprimante laser, de Quick­Sort, de l’Ether­net, etc). Cerise sur le gâteau, Rick Rashid, le patron de Micro­soft Research, est un ancien du MIT et créa­teur du légen­daire micro-noyau Mach d’Unix.

Les tra­vaux de ces cher­cheurs font pen­ser à ceux d’un labo­ra­toire public de recherche tel que l’INRIA : de l’intelligence arti­fi­cielle, des réflexions sur les inter­faces uti­li­sa­teurs, sur le trai­te­ment de l’image, des tech­niques de pro­gram­ma­tion avan­cées, du “high per­for­mance com­pu­ting”, mais aussi de la modé­li­sa­tion du vivant comme des tra­vaux dans les sciences sociales. En moyenne, 15% des publi­ca­tions accep­tées à la confé­rence SIGGRAPH pro­viennent de Micro­soft Research (source : Wiki­pe­dia) ce qui est remarquable.

Sont issues de ces labo­ra­toires des fonc­tion­na­li­tés spo­ra­diques qui relèvent de l’innovation incré­men­tale dans les pro­duits de l’éditeur : de nom­breuses évolu­tions du cœur de Win­dows et du midd­le­ware .NET, trai­te­ment du lan­gage dans Office, sup­port mul­ti­lingue dans Win­dows et Office, recon­nais­sance de l’écriture dans les Tablet PC, tech­niques de web séman­tique dans Bing, cer­taines com­po­santes de Natal/Kinect dans la XBOX 360, etc. Elles abou­tissent cepen­dant rare­ment à créer de nou­velles caté­go­ries de pro­duits de grande diffusion.

Les cher­cheurs tra­vaillent géné­ra­le­ment sur des pro­jets étalés sur de nom­breuses années, cinq ou plus n’est pas rare. Ils sont évalués sur dif­fé­rents cri­tères clas­siques dans la recherche : les publi­ca­tions dans les revues et congrès scien­ti­fiques, les dépôts de bre­vets mais aussi les réuti­li­sa­tions de leurs tra­vaux dans les groupes produits.

Mais Micro­soft Research n’échappe pas aux mêmes écueils que les labo­ra­toires de recherche publics : une grande dis­per­sion et une dif­fi­culté de l’entreprise à conver­tir les tra­vaux de recherche en avan­cées indus­trielles. Pour en limi­ter les effets, Micro­soft Research orga­nise tous les ans une “Tech­Fest”, sorte de foire aux inven­tions des­ti­née aux groupes pro­duits de l’éditeur. Les groupes pro­duits – qui repré­sentent l’essentiel des effec­tifs de la R&D du groupe - viennent aussi y expo­ser leurs besoins. L’événement qui est interne donne mal­gré tout lieu à une com­mu­ni­ca­tion externe. Le contraire de la confi­den­tia­lité à la Apple !

Microsoft Research Techfest

Au bout du compte, Micro­soft regorge d’inventeurs assez pro­lixes mais a toutes les peines du monde à trans­for­mer leurs tra­vaux en inno­va­tions de rup­ture maté­ria­li­sées dans des pro­duits mar­quant leur temps et le mar­ché. Micro­soft Research n’a pas encore créé l’analogue du Pos­tIt de chez 3M ! Bref, inven­teurs, mais pas innovateurs !

La dif­fi­culté se situe dans la trans­for­ma­tion des briques d’invention en nou­veaux pro­duits. Alors que la recherche fonc­tionne plu­tôt bien, c’est l’aval qui est défi­cient. Ce qui cloche dépend des cas de figure : le “time to mar­ket”, la taille du mar­ché choisi, le manque de foca­li­sa­tion, les lacunes dans l’orientation uti­li­sa­teur, la non prise en charge du maté­riel, et enfin le marketing.

En voici quelques exemples :

  • En 1998, Jim Gray (médaille Turing) lance la créa­tion d’une solu­tion Inter­net de navi­ga­tion dans les cartes satel­lites du globe, dénom­mée Ter­ra­Ser­ver. L’idée est de prou­ver que la base de don­nées SQL Ser­ver tient la charge. Et cela fonc­tionne. C’est même une pre­mière sur Inter­net à l’époque. Petit détail : l’interface uti­li­sa­teur du site qui est “live” sur Inter­net n’est pas très ergo­no­mique : il n’est pas aisé de navi­guer dans les cartes. C’est juste un outil sorti des labo­ra­toires de recherche, un démons­tra­teur tech­nique. Il n’a pas été pris en main par les équipes pro­duits de MSN ni n’est censé deve­nir un véri­table busi­ness. Le truc végète plu­sieurs années. En octobre 2004, Google fait l’acquisition de la star­tup aus­tra­lienne Key­hole qui mai­trise l’affichage 3D d’images satel­lite et les effets de zoom dans les cartes. Au prin­temps 2005, le ser­vice qui était aupa­ra­vant payant chez Key­hole est mis en ligne chez Google, et gra­tui­te­ment. Cou­plé à Google Maps, il a fait de Google la prin­ci­pale des­ti­na­tion Inter­net pour ce qui est de la car­to­gra­phie et des ser­vices de “locales”, notam­ment dans la mobi­lité. Depuis, Micro­soft galère pour rat­tra­per le retard avec Live Maps et Vir­tual Earth.

C’est un peu la fable du lièvre et de la tor­tue, mais à l’envers. Micro­soft est ainsi parti bien plus tôt que Google dans cette aven­ture et s’est retrouvé coiffé au poteau lorsqu’il s’agissait de trans­for­mer une avan­cée tech­no­lo­gique en pro­duit, ce qui est le propre de l’innovation.

Tablet PC

  • Depuis 2002, Micro­soft s’évertue à pro­mou­voir les Tablet PC, basés sur Win­dows et sur l’usage d’un sty­let. De nom­breux éléments tech­no­lo­giques de Win­dows pour les Tablet PC pro­viennent de Micro­soft Research. Seuls quelques mar­chés de niche (assu­rance, etc) ont mordu à l’hameçon. Il ne vient pas à l’idée de Micro­soft de cibler le mar­ché grand public ni de pro­duire un livre élec­tro­nique alors qu’il en mai­trise pas mal des aspects tech­no­lo­giques. Et Micro­soft (en par­tie du fait de Bill Gates) s’entête dans la voie du sty­let au détri­ment du tac­tile. Puis, c’est le pro­jet de tablette Ori­gami, aban­donné car arrivé trop tôt par rap­port aux capa­ci­tés maté­rielles de l’époque. Et pen­dant que Apple pré­pa­rait l’iPad, Micro­soft sor­tait ses tables Sur­face, à plus de $10K l’unité. Sympa pour la démo et quelques appli­ca­tions sec­to­rielles (agences dans le retail, casi­nos, res­tau­rants, etc), mais pour quelle taille de marché ?

HP Tablet (1)

En jan­vier 2010 au Consu­mer Elec­tro­nics Show de Las Vegas, Steve Ball­mer pré­sente bien une tablette tac­tile signée Hew­lett Packard (ci-dessus). Mais elle tourne avec le bureau de Win­dows 7 qui n’est pas vrai­ment adapté à l’usage d’une tablette. C’est donc du tra­vail bâclé : pas de véri­table réflexion sur l’interface uti­li­sa­teur, ni sur le design, ni sur le mar­ché visé. Pas de démarche qua­lité, pas de solu­tion de bout en bout. Trois semaines plus tard, Apple lance l’iPad en fan­fare ! On objec­tera qu’avant l’iPad, Apple a aussi sorti le New­ton en 1993, lui aussi basé sur un sty­let et aban­donné en 1998. Licen­ciés par Apple au début des années 2000, leurs créa­teurs avaient ensuite fondé PalmSource.

Le comble pour Micro­soft, c’est qu’après avoir annoncé Win­dows Phone 7 qui est un sys­tème d’exploitation digne d’être aussi exploité dans une tablette tac­tile, Micro­soft a récem­ment indi­qué qu’il n’envisage pas de tablettes sous Win­dows Phone 7 ! Pour­tant, celui de l’iPad reprend celui de l’iPhone…

Micro­soft a bien tenté de créer une équipe inter­mé­diaire entre sa recherche et les pro­duits avec ses Live Labs. Mais le résul­tat est pour l’instant déce­vant avec trois ser­vices en lignes plu­tôt “acces­soires” (Pivot, Sea­dra­gon et Pho­to­synth). Fina­le­ment, à quoi bon mettre ses œufs dans des paniers dif­fé­rents si presque aucun ne peut aller au delà au pous­sin dans sa croissance ?

IBM et AT&T avec ses Bell Labs ont connu les mêmes affres. Leur R&D a été long­temps emblé­ma­tique dans la high-tech. Mais la trans­for­ma­tion en avan­tage indus­triel sérieu­se­ment érodée avec le temps. Et ne par­lons pas du fameux Palo Alto Research Cen­ter de Xerox dont la société mère a qua­si­ment tout loupé de la valo­ri­sa­tion de ses tra­vaux, exploi­tés ensuite par Apple ou Cisco. Bref, le modèle du labo­ra­toire de recherche inté­gré n’est peut-être plus opti­mal. “L’open inno­va­tion” et le lien avec les labo­ra­toires de recherche publics et ceux des indus­triels des com­po­sants est peut-être une meilleure approche.

Au contraire de Micro­soft, Apple est un excellent inno­va­teur mais pas for­cé­ment un inven­teur contrai­re­ment à sa bonne image dans le domaine. Chez eux, pas de recherche fon­da­men­tale ni de dis­per­sion des efforts de R&D ! Il y a bien eu un “Apple Mul­ti­me­dia Lab”, mais il n’a vécu qu’entre 1987 et 1992, mal­gré une pro­lixité cer­taine. Lorsque Steve Jobs est revenu aux com­mandes en 1997, il a non seule­ment réduit la com­plexité de la gamme pro­duits de l’époque (les Macin­tosh), mais il a égale­ment coupé les ailes de nom­breux pro­jets spo­ra­diques dont cer­tains rele­vaient de la recherche. Tout doit être plus simple et plus foca­lisé chez Apple. Il y a essen­tiel­le­ment six gammes de pro­duits : les desk­tops, les lap­tops, l’iPod, l’iPhone, l’iPad et l’Apple TV, seul ce der­nier étant un suc­cès mitigé. Le tout est com­plété des sys­tèmes d’exploitation asso­ciés ainsi que d’iTunes et QuickTime.

Steve Jobs aurait même mis pas mal de temps à se déci­der à lan­cer l’iPhone, ses col­la­bo­ra­teurs ayant eu du mal à le convaincre que le busi­ness de l’iPod était menacé à terme par les télé­phones de plus en plus mul­ti­fonc­tion. Une fois décidé, le pro­jet de l’iPhone a mis envi­ron un an et demi à abou­tir. Apple a-t-il inventé les inter­faces tac­tiles multi-touch pour autant ? Loin s’en faut car cette tech­no­lo­gie exis­tait dans les labo­ra­toires depuis quelques temps déjà et les construc­teurs de matrices capa­ci­tives pro­po­saient déjà une solution.

Apple a sur­tout créé un pro­duit, une solu­tion de bout en bout, en se met­tant à la place du consom­ma­teur et en se foca­li­sant sur la qua­lité d’exécution, tant du maté­riel que du logi­ciel. Même si la pre­mière ver­sion n’était pas par­faite (pas d’ouverture appli­ca­tive, pas de 3G, etc), l’iPhone était une véri­table avan­cée. Le tout  cou­plé à un mar­ke­ting grand public très effi­cace avec créa­tion d’effets d’attente, d’annonce, de rareté, et s’appuyant sur l’acquis de l’iPod, qui lui-même n’était pas le pre­mier bala­deur numé­rique du marché.

On ne peut pas dire que l’approche d’Apple a été ini­tia­le­ment “long ter­miste”. Ils ont été très prag­ma­tiques, ont attendu le bon moment pour se lan­cer, notam­ment en terme de dis­po­ni­bi­lité de com­po­sants maté­riels adé­quats, et ont ensuite mis le paquet. Il en va de même pour l’iPad. Ca parait simple, mais peu d’acteurs indus­triels le font ainsi. Apple est fina­le­ment un inno­va­teur qui sait par­fai­te­ment bien inté­grer les inven­tions des autres, faire de la qua­lité, en par­ti­cu­lier au niveau du logi­ciel, et avec la bonne sauce mar­ke­ting au dessus.

Et Google ? Leur approche semble plus voi­sine de celle de Micro­soft, tout du moins dans la dis­per­sion des pro­jets. On peut le voir à la flo­rai­son de ser­vices pro­po­sés par les Google Labs. Nombre d’équipes pro­jets chez Google se battent pour obte­nir des res­sources pour les faire décol­ler. S’il n’y a pas for­mel­le­ment de recherche fon­da­men­tale chez Google, il héberge de nom­breuses équipes dont les tra­vaux peuvent s’apparenter à de la recherche : dans le web séman­tique, dans les archi­tec­tures mas­si­ve­ment paral­lèles. Google est aussi l’un des plus grands construc­teurs de ser­veurs au monde, pour ses propres besoins.

L’avantage clé de Google réside dans son accès au mar­ché qui se passe de tout inter­mé­diaire. Il y a certes quelque déper­di­tion dans la grande pano­plie des ser­vices en ligne pro­po­sés par Google, mais le coût des échecs est assez modéré. Google peut-il se tar­guer d’être “inno­vant” pour autant ? Ca se dis­cute : il pro­duit beau­coup d’innovations incré­men­tales, par asso­cia­tion d’idées (comme dans Buzz ou Wave), par la forme de la moné­ti­sa­tion (les AdWords du search), par la qua­lité de l’exécution (la home page de Google Search était la plus légère à son lan­ce­ment et l’est res­tée depuis) et aussi par le nombre de ses acqui­si­tions (nous cou­vri­rons cela dans le der­nier article de la série). Il est très effi­cace dans la rapi­dité de la mise en ligne de ses nou­veaux ser­vices. Mais, son approche expé­ri­men­tale lui fait essuyer quelques plâtres comme avec Buzz, Wave, Orkut (hors du Bré­sil) ou Che­ckout, sur­tout si, comme Micro­soft, il est plu­tôt dans le sillon de lea­ders établis (Che­ckout vs Pay­pal par exemple; ou face aux tor­nades Face­book et Twitter).

Net net, com­ment résu­mer tout cela ? L’approche long terme de Micro­soft semble lui per­mettre de conso­li­der l’acquis de ses pla­te­formes domi­nantes (Win­dows, ser­veurs, Office) et sur­tout dans le domaine de l’entreprise, mais ne l’aide pas vrai­ment à créer des inno­va­tions de rup­ture et de nou­velles caté­go­ries de pro­duits dans son acti­vité grand public. Apple se foca­lise sur le court et moyen terme et sur la créa­tion de nou­velles caté­go­ries de pro­duits pour créer de la crois­sance. Et cela fonc­tionne très bien depuis 2001. Quand à Google, ils ont un pro­ces­sus de R&D et de mise sur le mar­ché continu de nou­veaux ser­vices du fait de leur acti­vité 100% Inter­net, mais avec des hauts et des bas selon leur “time to market”.

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Le pro­chain et avant der­nier épisode de cette saga sera consa­cré aux méthodes de recru­te­ment et à cer­tains aspects du management

Tous les billets de cette série :

Culture d’entreprise et inno­va­tion 1/6 : les diri­geants
Culture d’entreprise et inno­va­tion 2/6 : la mis­sion et la codi­fi­ca­tion des valeurs
Culture d’entreprise et inno­va­tion 3/6 : les pro­duits et le chan­nel
Culture d’entreprise et inno­va­tion 4/6 : le long terme et la recherche
Culture d’entreprise et inno­va­tion 5/6 : le mana­ge­ment, les res­sources humaines, le recru­te­ment, la géo­gra­phie de la R&D
Culture d’entreprise et inno­va­tion 6/6 : les acqui­si­tions, le bilan écono­mique, conclusions

Publié le 22 juin 2010 et mis à jour le 28 juin 2010 Post de | Apple, Google, Innovation, Logiciels, Microsoft | 8807 lectures

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Les 7 commentaires et tweets sur “Culture d’entreprise et innovation 4/6” :

  • [1] - herve a écrit le 22 juin 2010 :

    Tout ton tra­vail semble indi­quer que R et D ne font pas for­cé­ment bon ménage. A se deman­der, si on ne devrait pas comp­ta­ble­ment sépa­rer les deux; le D semble presque faire par­tie du cost of sales, ou peut-être du amor­tis­se­ment du cost of sales alors que le R n’a fina­le­ment pas grand chose à voir avec les pro­duits, que ça soit de la recherche fon­da­men­tale ou appli­quée. C’est en tout cas, un peu ce que tu dis dans la dif­fi­culté à conver­tir inven­tions en innovations.

    C’est aussi une ques­tion assez fon­da­men­tale pour le monde uni­ver­si­taire où je tra­vaille. Il y a une ten­dance assez lourde à croire que les résul­tats aca­dé­miques sont les semences de l’innovation, qu’il suf­fit par un pro­ces­sus bien huilé par des incu­ba­teurs, capitaux-risqueurs et autres pôles de com­pé­ti­ti­vité de trans­for­mer en jeunes pousses ou licences à l’industrie. Bien que je reste scep­tique quant au modèle, il y a sans doute pas mal à apprendre de l’efficacité d’Apple. Mais Apple profite-t-elle des inven­tions de tiers pour inno­ver? Que se passerait-il si on dimi­nuer for­te­ment le R aca­dé­mique, R qui a for­te­ment dimi­nué chez les Bell Labs, Xerox et autres.

    Note que le pro­blème est le même dans la bio­tech où l’innovation est aussi par­tiel­le­ment en crise. Mais là c’est un autre sujet, quoi que…

  • [2] - Olivier Ezratty a écrit le 22 juin 2010 :

    Je ne sais pas s’il s’agit d’un pro­blème comptable…

    Mais en effet, on a trop ten­dance à confondre le pro­ces­sus de la recherche et celui qui conduit à “inven­ter” et celui qui consiste à inno­ver, à savoir créer des pro­duits ou ser­vices qui s’appuient des­sus (ou pas), qui changent la donne, et trouvent leur écho sur le marché.

    Pour toute inno­va­tion, on peut remon­ter dans le temps une généa­lo­gie com­plexe d’inventions et d’innovations.

    J’évoque sou­vent ce point avec mes étudiants à Cen­trale : le fameux débat sur l’invention de l’interface gra­phique et la généa­lo­gie du Macin­tosh. La pen­sée com­mune consiste à croire qu’Apple a inventé l’interface gra­phique. Et au pas­sage, que Micro­soft les a copiés. En fait, Apple s’est lar­ge­ment ins­piré des tra­vaux du PARC, et du pre­mier pro­duit qui l’implémentait en 1980, le Star de Xerox (un pro­duit qui n’a pas trouvé son mar­ché). Le tout ayant été conçu, inventé, ima­giné au milieu des années 1960 par des cher­cheurs au Stan­ford Research Ins­ti­tute, alors que la tech­no­lo­gie maté­rielle ne per­met­tait pas de créer les pro­duits cor­res­pon­dants. Il y a eu donc un ali­gne­ment de pla­nètes : l’invention ini­tiale, le pro­duit sédi­men­taire (Star), les leçons de son échec, puis les évolu­tions maté­rielles (pro­ces­seurs, écrans gra­phiques) et enfin, la touche mar­ke­ting, et un peu de chance (le Mac a été un peu sauvé grâce à deux éditeurs de logi­ciels : Adobe avec Page­ma­ker et Micro­soft avec Excel).

    Il n’y a pas seule­ment une migra­tion des idées entre les labs et les indus­triels, il y a aussi une migra­tion des hommes. L’équipe ini­tiale du Mac comme celle de Win­dows comp­tait des anciens du PARC. C’est aussi le cas de l’actuel patron du logi­ciel d’Apple, le fran­çais Ber­trand Ser­let. Jean-Marie Hulot vient de l’INRIA et a sévi chez Next et Apple. Tout comme Jean Paoli, l’un des créa­teurs du stan­dard XML en 1996, qui est chez Micro­soft Corp depuis cette date.

    Comme tous les indus­triels du sec­teur, Apple a besoin de tous ces tra­vaux de recherche fon­da­men­tale, sur­tout dans les com­po­sants maté­riels. L’iPad n’existerait pas sans les tra­vaux sur les bat­te­ries plates LiIon. Les disques durs d’aujourd’hui existent grâce à un prix Nobel fran­çais (Albert Fert). Dans le logi­ciel, c’est moins évident, mais de nom­breuses avan­cées sont liées à des tra­vaux de recherche sur la pro­gram­ma­tion orien­tée objets, etc.

    Autre exemple : la recherche d’IBM invente la base de don­nées rela­tion­nelle (Edgar Codd, 1970) et la teste dans le System-R, un SGBDR expé­ri­men­tal qui valide le concept (l’équivalent du Ter­ra­Ser­ver de Micro­soft…). Mais c’est Oracle qui com­mer­cia­lise le pre­mier SGBDR vers 1977.

    A la source des inno­va­tions, il y a tou­jours des mor­ceaux dis­pa­rates de recherche fon­da­men­tale et appli­quée. Mais très sou­vent des dis­con­ti­nui­tés dans les béné­fi­ciaires. Et aussi beau­coup de déchets, ce qui est normal.

  • [3] - herve a écrit le 23 juin 2010 :

    ah ah… tu touches à un autre sujet qui m’est cher. Migra­tion des idées ou migra­tion des per­sonnes. J’ai en effet beau­coup de mal (au moins par intui­tion, mais aussi par expé­rience) à pen­ser qu’il suf­fit de migrer les idées, i.e. de trou­ver des per­sonnes “busi­ness” qui prennent le relais des inven­teurs (ou cher­cheurs) peu moti­vés à la com­mer­cia­li­sa­tion de leurs idées. Sans migra­tion des per­sonnes (ou peut-être sans leur impli­ca­tion ini­tiale mais majeure dans le déve­lop­pe­ment), j’ai la convic­tion que l’innovation se fait dif­fi­ci­le­ment. Evi­dem­ment, sta­tis­ti­que­ment, on trou­vera sans doute autant d’exemples en faveur de l’éloignement de l’inventeur que du cher­cheur. Intel dans les pre­mières années ne sépa­rait pas vrai­ment les équipes R&D et les équipes pro­duit tant les unes avaient besoin des autres. Apple semble capable d’innover sans inven­ter, mais peut-être parce que c’est plus un inté­gra­teur et quand le besoin de sait sen­tir la société en arrive à conce­voir ces chips comme tu l’as dit. Dans la bio­tech, par contre, les inven­teurs uni­ver­si­taires semblent rare­ment quit­ter leur labo alors que dans l’IT, les petits jeunes de la Sili­con Val­ley, jeunes cher­cheurs, deviennent (sou­vent?) entrepreneurs…

    • [3.1] - Olivier Ezratty a répondu le 23 juin 2010 :

      Et oui, il faut tra­cer autant les idées que les hommes !

      Dans la SV, les jeunes cher­cheurs deviennent plus faci­le­ment entre­pre­neurs pour au moins trois rai­sons :
      - Le métier de cher­cheur y est plus valo­risé qu’en France dans la for­ma­tion supé­rieure. C’en est une évolu­tion natu­relle. En France, ça l’est moins et sur­tout pour les élèves ingé­nieurs des grandes écoles. Aux USA, la recherche a plus lieu dans le privé que dans le public. Même si le public finance sous contrat beau­coup de recherche pri­vée.
      - Le jeune amé­ri­cain a natu­rel­le­ment une culture “busi­ness” plus forte que son homo­logue fran­çais. Ques­tion d’environnement (Stan­ford est privé !) et de culture locale, le rap­port à la réus­site écono­mique, à l’argent, etc.
      - La den­sité de l’écosystème de l’entrepreneuriat et la valeur d’exemple de ceux qui ont réussi, notam­ment les deux créa­teurs de Google.

      Dans l’IT, je serais cepen­dant curieux de savoir quelle est exac­te­ment la pro­por­tion de créa­teurs d’entreprise qui ont été cher­cheurs sur plus d’une année ou deux, voire anciens cher­cheurs dans l’absolu. Cela ne doit pas être si énorme.

      • [3.1.1] - herve a répondu le 23 juin 2010 :

        Je ne sais pas si je vais répondre à ta ques­tion par le lien que je donne plus bas. Je viens de pré­sen­ter un papier (slides sans com­men­taire, désolé) à une confé­rence sur l’entrepreneuriat où j’analyse les start-up issues de Stan­ford. Je n’ai pas fait la part des choses entre bache­lor, mas­ter et PhD; par contre on y voit aussi les profs. Il y a notam­ment des slides (22 et 23!) qui montrent le nombre d’années entre le diplôme ou l’activité pro­fes­sion­nelles à Stan­ford et la créa­tion de start-up. Je suis tou­jo­rus impres­sionné par cette masse… Main­te­nant, tu as rai­son d’ajouter que la SV est très par­ti­cu­lière. En tout cas dans mon labo à Stan­ford, les cher­cheurs deve­nus entre­pre­neurs étaient (rela­ti­ve­ment) incroya­ble­ment nom­breux [cha­pitre 2 de mon livre sur les start-up; bon là ça fait un peu pub par­don, mais je peux envoyer ce cha­pitre en pdf à ceux que ça inté­res­se­rait]. Le lien:
        http://www.startup-book.com/2010/06/18/high-growth-and-profits/
        puis cli­quez sur l’image de mon talk.

  • [4] - Philippe a écrit le 23 juin 2010 :

    Très inté­res­sant.

    En fili­grane, insinues-tu que la recherche fon­da­men­tale, les cer­veaux et la dis­pa­rité qu’elle engendre n’a rien à faire dans une com­pa­gnie comme Microsoft ?

    En tout cas d’un point de vue bour­sier, nombre d’analystes (ce n’est pas for­cé­ment la pana­cée) trouvent que le poids de cette R&D et bien trop impor­tant en regard de ce qu’il en res­sort en application.

    En cari­ca­tu­rant et en repre­nant un article du WSJ je crois, ces 10zaines de mil­liards englou­tis pour cette image de com­mo­dité, quelle gabegie…

    “…Right now, the inves­tors are conclu­ding that Micro­soft will gra­dually become the equi­va­lent of a tech­no­logy utility–a boring but neces­sary pro­vi­der of the soft­ware that runs the world’s busi­ness community…”

    • [4.1] - Olivier Ezratty a répondu le 23 juin 2010 :

      Non, pas de telle filigrane.

      Je pense que la défi­cience n’est pas dans la recherche chez Micro­soft (qui est d’ailleurs plus appli­quée que fon­da­men­tale) mais plus les groupes pro­duits et dans le pro­ces­sus de déci­sion stra­té­gique de la société et aussi dans son modèle OEM qui pré­sente des limites dans les busi­ness grand public. Le sau­pou­drage ne fonc­tionne pas bien. Repre­nons l’exemple de Ter­ra­Ser­ver. Ce qu’a fait Jim Gray était très bien. Mais après quelques années d’expérimentation (disons 1998-2003, le temps que le haut débit se déploie), il y aurait du il y avoir quelqu’un chez MSN pour dire “ce truc peut inté­res­ser beau­coup d’Internautes, pour­quoi ne pas en faire un vrai pro­duit, un véri­table busi­ness en inté­grant car­to­gra­phie, vues satel­lite, infor­ma­tions com­mer­ciales, etc ?”. Mais la car­to­gra­phie à l’époque chez Micro­soft, c’était Map­Point (pour les entre­prises) et Street & Trips (Auto­route Express en France; pour le grand public), des busi­ness de vente de DVD qui ont peut être résisté à la vague du online. Le fameux dilemme de l’innovateur ! Il serait inté­res­sant d’avoir des points de vue sur les frus­tra­tions internes dans la R&D chez Micro­soft pour mieux com­prendre ce qui ne va pas. Ma vision est main­te­nant externe, étant parti de MS il y a cinq ans.

      Les tra­vaux de MSR sont par ailleurs béné­fiques à l’ensemble de l’industrie. Ils font avan­cer l’état de l’art. Il y a des publi­ca­tions, du par­tage, même quelques pro­jets open source, des par­te­na­riats public/privés. C’est une forme d’open inno­va­tion qui mérite d’exister quand l’entreprise peut se la payer.

      Pour ce qui est du poids de la R&D chez Micro­soft, il est devenu presque nor­mal. Moins de 14% du CA (il est déjà monté à 17% du CA) n’est pas bien énorme ! Sur­tout quand les couts de pro­duc­tion sont faibles (pour la par­tie pure­ment logi­cielle du busi­ness). Et Micro­soft est encore le plus pro­fi­table des trois entre­prises ici étudiées !




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