Grandes Ecoles et Innovations

Publié le 24 septembre 2007 et mis à jour le 8 novembre 2008 - 5 commentaires -
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La semaine der­nière, quelqu’un m’a recom­mandé la lec­ture d’un livre récem­ment publié par Pierre Veltz: “Faut-il sau­ver les grandes écoles” qui val­lait le détour.

On parle sou­vent - à juste titre - de sau­ver les uni­ver­si­tés fran­çaises du déclin, mais le sujet des grandes écoles est rare­ment abordé. Là où l’auteur m’a inter­pellé, c’est lorsqu’il fait le lien entre le sys­tème des grandes écoles fran­çaises et les lacunes en matière d’innovation dans le pays et qu’il milite pour une défrag­men­ta­tion des grandes écoles. Cela jus­ti­fie bien quelques appro­fon­dis­se­ments et com­men­taires. D’autant plus que je milite pour une même cause comme j’ai pu m’en expli­quer dans quelques uns de mes posts sur ce blog ici par exemple, vers la fin). Alors, je vais enfon­cer le clou!fautilsauverlesgrandesecoles[1]

Pierre Veltz a été Direc­teur de l’Ecole Natio­nale des Ponts et Chaus­sées et du groupe Pari­tech qui ras­semble les écoles d’application de l’Ecole Poly­tech­nique. Il parle donc en connais­sance de cause car il a connu, si ce n’est piloté, le sys­tème de l’intérieur. De plus, il pré­sente l’originalité d’être à la fois ingé­nieur de for­ma­tion et cher­cheur en sciences humaines.

Son site web fait la pro­mo­tion de ses nom­breux ouvrages, avec près d’une heure de vidéos d’entretiens qui résument très bien le pro­pos de l’auteur (pour l’instant, sur sa home page: http://www.veltz.fr). Dans dif­fé­rents articles publiés anté­rieu­re­ment à son livre, Pierre Veltz avait déjà mis l’accent sur à la fois les qua­lité des grandes écoles scien­ti­fiques et sur leur émiet­te­ment (cf “Grandes Ecoles, un modèle à réin­ven­ter”, de 2004 qui résume bien le pro­pos du livre “Faut-il sauver…”).

Que dit Pierre Veltz? Essen­tiel­le­ment, trois choses clés, très bien argu­men­tées (voir ses inter­views), et que je vais com­plé­ter et enri­chir à chaque fois:

  • Que les grandes écoles sont sur­tout des machines de sélec­tion, voire de micro-filtration et que cela en devient absurde. La sélec­tion est une bonne chose pour  assu­rer la qua­lité des élèves et leur moti­va­tion. Mais elle est pous­sée à l’extrême avec ses silos et ses clas­se­ments trop fins des écoles liés à leur frag­men­ta­tion. Cela abou­tit à des erreurs d’aiguillage pas facile à rat­tra­per. De plus, les grandes écoles sont de plus en plus inéga­li­taires, les étudiants d’origine modeste y étant de moins en moins bien repré­sen­tés. Sans comp­ter que leurs effec­tifs n’ont pas du tout grandi au même rythme que l’ensemble de l’enseignement supé­rieur ces 30 der­nières années.

La sélec­tion est effec­ti­ve­ment néces­saire, mais elle a besoin d’équité, de sens et de continuité.

Equité. Il existe pro­ba­ble­ment un tas de rai­sons qui expliquent le recul des étudiants d’origine modeste dans les grandes écoles. Ce n’est pas néces­sai­re­ment le coût des études car il n’y est pas plus élevé qu’à l’université, sur­tout pour les bour­siers. Il l’est par contre dans les grandes écoles de com­merce dont la sco­la­rité est payante. L’équité semble para­doxa­le­ment meilleure aux USA. Le mal­thu­sia­nisme y pré­do­mine égale­ment, mais avec un meilleur creu­set inter­na­tio­nal et une ouver­ture plus grande aux classes sociales diverses et aussi aux mino­ri­tés. Enfin, l’acceptation du risque pousse les étudiants à emprun­ter pour finan­cer leurs études, et les bourses d’origine pri­vées sont très nom­breuses, toutes choses plus rares en France. Don­ner leur chance aux meilleurs, quelle que soit leur ori­gine, reste un grand chan­tier pour la France.

Sens. J’ai en effet sou­vent ren­con­tré des Cen­tra­liens qui découvent qu’ils ne sont pas fait pour la tech­no­lo­gie et le métier d’ingénieur. C’est curieux quand on est passé par les classes pré­pa­ra­toires (avec leur cor­tège de matières abs­traites et tech­niques) et de ne s’en rendre compte qu’à cette étape de sa vie! Les erreurs d’aiguillage sont-elles des écueils nor­maux ou inhé­rentes aux tares du sys­tème? Le sens de la sélec­tion serait en tout cas meilleur si les par­cours étaient plus souples, et pou­vaient s’adapter au gré du temps et au sein de cam­pus où les choix de cur­sus seraient plus grands. Le sens manque aussi avec la désaf­fec­tion pour les filières d’ingénieur et scien­ti­fiques en France et dans une bonne part des pays “occi­den­taux”. Des pro­jets visibles et de grande enver­gure peuvent relan­cer la mécanique.

Conti­nuité. L’absurdité de la sélec­tion en France pro­vient aussi de ce que les élèves cra­vachent dur en géné­ral dans les pré­pas pour réus­sir les concours, mais que la pres­sion se relâche géné­ra­le­ment ensuite une fois inté­gré dans l’école. Cela dépend des écoles (on bosse d’ailleurs plus dur dans les écoles moins bien “clas­sées”) et aussi des périodes (qui alternent laxisme et contrôle). Dans les grandes uni­ver­si­tés inter­na­tio­nales, la pres­sion ne se relâche pas. Les exa­mens, les pro­jets et autres études de cas crééent une pres­sion per­ma­nente. Et le niveau moyen est très bon, ali­menté par le monde entier. L’émulation y est plus grande car les cam­pus sont eux-mêmes plus grands et diver­si­fiés. L’écosystème de star­tups et d’entreprises inno­vantes envi­ron­nants et la culture qui va avec s’additionne à cela. Par cer­tains côtés, le relâ­che­ment de la pres­sion dans les grandes écoles en France a du bon car il per­met aux élèves de décou­vrir la vie en société (entre eux… pour com­men­cer), de mener des acti­vi­tés extra-scolaires moins for­melles que l’enseignement, et par­fois toutes aussi for­ma­trices et sources d’innovations.

  • Que les grandes écoles (scien­ti­fiques) n’encou­ragent pas à l’innovation mais pré­parent plu­tôt les cadres du CAC40 pour les­quels elles sont des agences de recru­te­ment. De plus, l’innovation fran­çaise est très concen­trée vers les grands pro­jets indus­triels col­ber­tistes avec d’éminentes entre­prises et labo­ra­toires de recherche comme le CEA. Alors que le gros des inno­va­tions actuelles se situe dans les TIC et les bio­techs et fonc­tionne sur un prin­cipe dar­wi­nien avec de nom­breux d’essais, quelques uns qui réus­sissent, et une mise de départ rela­ti­ve­ment faible par rap­port aux grands pro­jets indus­triels col­ber­tistes (d’où l’échec assez pré­vi­sible du pro­jet Quaero). Autre rai­son­ne­ment: le che­min qui mène aux grandes écoles est une suite de suc­cès pour l’élève (classes pré­pas, concours, etc). Alors que l’on apprend plus des échecs et des dif­fi­cul­tés. L’enseignement est de plus très for­ma­liste, basé sur la pré­pon­dé­rance des mathé­ma­tiques et de ses sciences dures déri­vées. En découle une très faible culture du risque.

Je pous­se­rai bien plus loin le rai­son­ne­ment sur la struc­ture de l’industrie fran­çaise, pro­fon­dé­ment mar­quée par cet état de fait. Elle explique les fai­blesses indus­trielles dans les TIC, et en par­ti­cu­lier dans les pro­duits tour­nées vers le grand public. Les grands pro­jets indus­triels fran­çais ont mar­qué dura­ble­ment l’écosystème du pays. Dans les TIC, cela com­mence par le poids des grandes SSII (qui recrutent d’ailleurs beau­coup dans les grandes écoles) qui ont des approches “pro­jet” mais pas “pro­duit” et une culture du risque très par­ti­cu­lière, can­ton­née au pro­jet et au for­fait, mais pas à des risques indus­triels sur le long terme. Qui dit approche “pro­jet” dit aussi peu de mar­ke­ting. Cette spé­cia­li­sa­tion a réduit la capa­cité d’intégration des tech­no­gies et du mar­ke­ting, la recette incon­tour­nable du suc­cès à l’échelle pla­né­taire. Le mar­ke­ting pour vendre des cen­trales nucléaires ou des Air­bus n’est pas le même que pour dif­fu­ser des iPod à grande échelle! Il n’est pas étrange d’assister ainsi au recen­trage vers l’équipement pro­fes­sion­nel de socié­tés comme Thom­son ou Alca­tel qui avaient pour­tant une acti­vité grand public non négligeable.

Pour ce qui est de la culture du risque, les grandes écoles ne font que se situer dans un conti­nuum cultu­rel et éduca­tif qui démarre bien avant. Dès la petite enfance, le sys­tème éduca­tif fran­çais est répres­sif, n’encourage pas à réus­sir là où l’ont est fort et motivé, et filtre tout par le tamis des mathé­ma­tiques. Si la culture de l’innovation est insuf­fi­sante en France, il ne faut pas seule­ment blâ­mer les grandes écoles!

Ce que déplore Pierre Veltz est par­ti­cu­liè­re­ment vrai dans les écoles d’application de l’X car elles pré­parent pour les Poly­tech­ni­ciens l’entrée dans les Corps de l’Etat. Corps qui per­pé­tuent la culture des grands pro­jets et une vision cen­tra­li­sée de l’économie. Quand ce n’est pas pire (bureau­cra­tie, contrôle, cor­po­ra­tismes, etc).

C’est par contre moins vrai dans les autres écoles d’ingénieur qui ali­mentent plus en pro­por­tion les entre­prises pri­vées. Au cré­dit des grandes écoles, on peut tout de même citer les Junior-Entreprises qui n’ont pas vrai­ment d’équivalent dans les uni­ver­si­tés et qui amènent les élèves à se confron­ter aux entre­prises très tôt. Ainsi que les filières “entre­pre­neurs” qui sont cou­rantes dans les écoles de com­merce et ont fait leur appa­ri­tion dans les écoles d’ingénieur comme à Cen­trale où dans les INSA. Nom­breuses sont celles qui ont égale­ment un incu­ba­teur, comme  Sup­Té­lé­com et l’INT. Au final, beau­coup - mais quelle pro­por­tion? - des star­tups TIC sont issues d’anciens élèves de grandes écoles. Mais trop sou­vent, avec des équipes trop mono­li­thiques, qui n’associent pas assez, par exemple, des ingé­nieurs et des élèves d’écoles de commerce.

Aug­men­ter la capa­cité des jeunes des grandes écoles à prendre des risques et à entre­prendre n’est évidem­ment qu’un bout de la solu­tion. Der­rière, il faut faire matu­rer tout l’écosystème de l’innovation, notam­ment au niveau du finan­ce­ment et sur­tout de l’amorçage et rap­pro­cher les jeunes et les écosys­tèmes de star­tups. En matière d’innovation, le col­ma­tage d’une brèche est sou­vent très insuf­fi­sant. Il faut adop­ter une vision glo­bale tout en jouant sur les sym­boles qui ont par­fois autant de poids que les systèmes.

  • Que les grandes écoles ne peuvent pas résis­ter à la mon­dia­li­sa­tion sans se bous­cu­ler. Avec à la clé le besoin d’une défrag­men­ta­tion et d’une stra­té­gie de marque plus forte. Il faut regrou­per les sciences pour créer des liens et éviter la logique actuelle en silos, pour faci­li­ter le recru­te­ment de pro­fes­seurs, et pour avoir des labo­ra­toires de recherche dignes de ce nom. L’auteur se concentre sur le besoin de créer des marques d’écoles d’ingénieur dis­po­sant d’une taille cri­tique, avec plus de 1500 élèves par pro­mo­tion, et un rayon­ne­ment inter­na­tio­nal. Pour notam­ment accueillir les meilleurs étudiants du monde et éviter qu’ils aillent à l’Ouest (USA) où à l’Est (Sin­ga­pour, Chine, etc).

Il faut com­men­cer par accep­ter le fait que le rayon­ne­ment de notre ensei­gne­ment supé­rieur passe par la capa­cité à atti­rer les meilleurs en France et dans le monde. Mal­gré les risques de vam­pi­ri­sa­tion des com­pé­tences des pays en voie de déve­lop­pe­ment. C’est le jeu de la com­pé­ti­tion internationale.

Si les écoles d’application de l’X n’ont pas excellé dans le domaine inter­na­tio­nal, d’autres se sont lan­cées plus tôt. On peut citer Cen­trale Paris qui a ouvert une école en Chine à Pékin et par­ti­cipe acti­ve­ment au réseau TIME avec Supe­lec, tout comme l’école pri­vée d’ingénieurs en infor­ma­tique Supinfo qui a aussi un établis­se­ment en Chine et est pré­sente dans d’autres pays, notam­ment du Maghreb.

Côté regrou­pe­ments, Pari­tech n’a pas bien avancé. Et les Ecoles Cen­trale sont bien regrou­pées dans un “inter­groupe” mais elles ont bien du mal à fédé­rer quoi que ce soit. La dis­per­sion géo­gra­phique n’y est pas pour rien. Dis­per­sion que Pierre Veiltz ne dénonce pas outre mesure alors qu’elle est pro­ba­ble­ment un frein à lever absolument.

Il nous nous faut recon­naître et trai­ter ce mal fran­çais du mor­cel­le­ment des ini­tia­tives que l’on retrouve pas exemple avec les 67 pôles de com­pé­ti­ti­vité, avec l’usine à gaz des aides à l’innovation tout comme les sur­couches d’échelons admi­nis­tra­tifs qui s’empilent (état, régions, dépar­te­ments, can­tons, com­mu­nau­tés de com­munes, com­munes). Ce pays doit être dé-frag-men-té!

Il fau­drait cer­tai­ne­ment pous­ser l’idée de défrag­men­ta­tion de Pierre Veltz au delà des écoles d’ingénieur. Même si cela com­pli­que­rait la donne. Quitte à faire “la révo­lu­tion”, autant la faire com­plè­te­ment. Sachant qu’il n’y a ni têtes à cou­per ni sang à ver­ser tout de même.

Pierre Veltz ne se penche pas assez sur le cas des écoles de com­merce qu’il juge d’ailleurs en meilleure forme que les écoles d’ingénieur. Le récent clas­se­ment euro­péen du Finan­cial Times est là pour en témoi­gner puisque nous avons six écoles dans le top 10, HEC en tête. Pour­quoi donc l’industrie fran­çaise n’en pro­fite pas plus? Pour ce qui est des TIC et des star­tups, l’isolation des écoles d’ingénieur vis à vis des écoles de com­merce mal­gré quelques rap­pro­che­ments ponc­tuels nous péna­lise. Comme de plus, la pro­duc­tion de “TIC” en France est plu­tôt faible au regard du PIB, le besoin en com­pé­tences mar­ke­ting et vente s’oriente sur les filiales d’entreprises étran­gères comme IBM, Micro­soft ou Oracle, et se concentre natu­rel­le­ment dans d’autres sec­teurs où le pays excelle (dis­tri­bu­tion, luxe, agro-alimentaire, etc). Dans les TIC, nous avons tout inté­rêt à rap­pro­cher le plus en amont pos­sible les com­pé­tences d’ingénieur et de “busi­ness development”.

Les cam­pus amé­ri­cains qui servent de réfé­rence ras­semblent en un même lieu l’équivalent de plu­sieurs uni­ver­si­tés scien­ti­fiques, écoles d’ingénieurs, labo­ra­toires de recherche, busi­ness schools quand ce n’est pas de facul­tés de droit et de méde­cine. Cela créé des creu­sets for­mi­dables d’où sortent des équipes plu­ri­dis­ci­pli­naires et com­plé­men­taires à même de créer des star­tups. L’exemple de Har­vard est édifiant. On trouve sur ce cam­pus: une fac Arts&Sciences, une fac de méde­cine, la fameuse Har­vard Busi­ness School, une fac de droit, une école de design et entre autres, un équi­va­lent amé­ri­cain (et privé!) de l’ENA, la JFK School of Government.

En région pari­sienne, l’établissement qui se rap­proche le plus de ce concept n’est pas une grande école mais la Faculté d’Orsay qui avec ses 15000 étudiants est de taille com­pa­rable à Stan­ford. Elle est la seconde fran­çaise du clas­se­ment de Shan­ghai, en 66eme posi­tion après Paris VI qui est 45eme. On ne peut donc l’écarter de la dyna­mique de conso­li­da­tion à opé­rer en région parisienne.

Donc, défrag­men­tons le sys­tème des grandes écoles fran­çais, mais en allant au delà des écoles d’ingénieurs. Il faut créer de véri­tables pôles alliant toutes - ou en masse cri­tique - les dis­ci­plines néces­saires à la géné­ra­tion d’innovations. C’est aussi une oppor­tu­nité de rap­pro­cher grandes écoles de toutes dis­ci­plines, uni­ver­si­tés, labo­ra­toires de recherche publics et pri­vés et pépi­nières de startups.

Des regrou­pe­ment sont néces­saires. Mais quelle est la recette? 

L’expérience de Pierre Veltz est inté­res­sante : il a été pré­sident de Pari­tech qui avait plus ou moins comme mis­sion de fusion­ner les écoles d’application de l’X. Sans résul­tat à ce jour. Les baron­nies ont jetté un sort à cette ambi­tion. Cela veut donc dire qu’une telle ini­tia­tive ne pourra pro­ve­nir que d’un pou­voir poli­tique capable de déclen­cher une véri­table rup­ture quitte à être un peu à contre cou­rant de cer­tains groupes de pres­sion. Hum hum… Sachant que ce pou­voir est déjà très occupé par la réforme des uni­ver­si­tés et qu’il n’a pas vrai­ment de marge de manoeuvre budgétaire.

Se posent quelques ques­tions pra­tiques: à par­tir de quelle souches exis­tantes? Où? Quand? Quel bud­get et quel finan­ce­ment? Faut-il que ce soit une ini­tia­tive euro­péenne? Quelle gouvernance?

Essayons d’y répondre à la serpe :

  • Où? Réponse assez simple et sim­pliste: dans le sud-ouest de la région pari­sienne, pro­ba­ble­ment dans un coin situé aux alen­tours de Gif sur Yvette, Saclay ou Palai­seau, avec suf­fi­sam­ment d’hectares pour construire un cam­pus - avec rési­dence - capable d’accueillir plus de 20000 étudiants. C’est l’une des rares régions dans la péri­phé­rie de Paris où il y a encore du ter­rain à bâtir (cf image Google Earth ci-dessous qui en atteste visuel­le­ment). On pour­rait tour­ner autour du pot, faire des études, appel à des consul­tants, essayer de décen­tra­li­ser cela en région, mais rien n’y fait. Il faut être en Ile de France pour atti­rer les meilleurs à l’étranger, pro­fi­ter des infra­struc­tures de trans­port et être proche de pôles existants.

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  • A par­tir de quelle souche?  Pro­ba­ble­ment un grand ter­rain non bâtit de plu­sieurs cen­taines d’hectares. Et pas l’un des cam­pus exis­tants (X, HEC, etc) car ils sont tous trop petits pour s’agrandir d’un fac­teur 2 à 10. Il faut aussi de l’espace autour pour des pépi­nières de star­tups ou ne pas être trop loin des zones  indus­trielles où on en trouve (les Ulis, Vélizy, Bièvres, Orsay, etc). Petites com­pa­rai­sons: le cam­pus de Poly­tech­nique fait 180 hec­tares, celui de l’INSA Lyon (qui avec 4300 étudiants est la plus grande grande école en effec­tifs en France) en fait 100 ha, HEC fait 120 ha et Cen­trale Paris un riquiqi 18 ha. Conclu­sion: il faut 12 fois plus de sur­face pour fabri­quer un Poly­tech­ni­cien par rap­port à un Cen­tra­lien ou à un étudiant de la Fac d’Orsay (voir tableau ci-dessous), alors que ces der­niers n’ont rien d’un OGM. Mais sur­tout, tout cela est bien mai­gri­chon par rap­port au cam­pus de Stan­ford qui fait 3240 ha (le plus grand aux USA) et celui de Har­vard, 1975 ha. Avec un ren­de­ment d’étudiant à l’hectare plus voi­sin de l’X que de Cen­trale. Mais le MIT fait mieux que Cen­trale avec 150 étudiants à l’hectare, contras­tant avec Har­vard, pour­tant situé aussi à Cam­bridge (Mas­sa­chu­setts). Bon, ces stats mar­rantes sont à modu­ler en fonc­tion des espaces verts dis­po­nibles (moindres au MIT, 2/3 pour l’X, etc). En tout cas, il faut de l’espace, un cadre agréable, et sur­tout des rési­dences pour loger cor­rec­te­ment tous les étudiants et cher­cheurs visi­teurs venant de l’étranger.

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  • Quels établis­se­ments regrou­per? Au moins les écoles de Pari­tech (X, Mines, Ponts, Télé­coms, ENSTA), aux­quelles on pour­rait ajou­ter Supe­lec, Supop­tique et Cen­trale Paris. Mais aussi HEC, la fac d’Orsay (qui apporte notam­ment droit et méde­cine en plus des sciences), et pour­quoi pas celle de Paris Dau­phine. Et aussi, tant qu’on y est, l’INRIA de Roquencourt.
  • Quand? Et bien, avec de la volonté poli­tique et un peu d’étude préa­lable, un tel cam­pus pour­rait ouvrir avant la fin du quin­quen­nat en cours. Voilà un pro­jet ! Sûre­ment du long terme, mais sans une telle approche, rien n’avancera.
  • Quel bud­get et quel finan­ce­ment? C’est là que l’on com­mence à rire jaune. Il faut en effet mutua­li­ser de nom­breux bud­gets, faire tra­vailler ensemble plu­sieurs Minis­tères et Chambres de Com­merce, et mettre à contri­bu­tion les entre­prises pri­vées. C’est un bud­get d’investissement impor­tant qui serait néces­saire, pro­ba­ble­ment de l’ordre du mil­liard d’Euros (un peu au nez) pour com­men­cer. Après, il y aurait mutua­li­sa­tion et sup­pres­sion des écoles regrou­pées et le coût de fonc­tion­ne­ment serait pro­ba­ble­ment du même ordre de gran­deur que l’existant. Les écono­mies d’échelle géné­rées par la mutua­li­sa­tion aug­men­te­raient le niveau de ser­vice de l’ensemble.
  • Est-ce une ini­tia­tive euro­péenne? Il y en a, et les pays vont se battre pour inté­grer le “MIT à l’Européenne” (Euro­pean Ins­ti­tute of Inno­va­tion and Tech­no­logy). Mais l’EIIT n’aura pas d’existence phy­sique. C’est juste une orga­ni­sa­tion de gou­ver­nance qui pilo­tera on ne sait trop com­ment une approche de recherche dis­tri­buée en Europe. Elle s’appuiera sur des universités/labos sélec­tion­nés au nombre de trois au début de la démarche. Ce n’est pas une véri­ta­ble­ment une concen­tra­tion de masse cri­tique! Pour­quoi? Parce que l’Europe ne se sent pas en mesure de créer un nou­vel établis­se­ment à par­tir de rien alors qu’il y en a plein de for­mi­dables en Europe. Les textes décri­vant le pro­jet sont encore plus imbu­vables  que ne l’était le pro­jet de consti­tu­tion euro­péenne de 2005 (j’ai tout de même voté “Oui”). Le pro­jet est à l’étude depuis 2005 et devrait voir le jour en 2009, alors qu’il n’y a rien à construire, juste des cher­cheurs à faire bos­ser ensembles! C’est mal barré et au pas­sage, n’a rien à voir avec le MIT! L’approche de conso­li­da­tion pro­po­sée par Pierre Veltz pour les grandes écoles en France a le mérite de s’appuyer sur des struc­tures exis­tantes. La ques­tion étant sur­tout leur regrou­pe­ment physique.
  • Quelle gou­ver­nance? Mal­gré les beau­tés du web et du vir­tuel, je crois beau­coup à l’importance du regrou­pe­ment phy­sique. Celui-ci peut se faire en mutua­li­sant de nom­breuses res­sources “logis­tiques”: rési­dences d’étudiants, res­tau­ra­tion, biblio­thèques, centres de confé­rences, moyens tech­niques divers dont évidem­ment des téra-bits de haut débit pour ali­men­ter tout cela. Tout en lais­sant une grande auto­no­mie aux établis­se­ments ainsi réunis. Tout du moins dans un pre­mier temps. Ensuite, il y aurait pro­ba­ble­ment besoin d’harmoniser les calen­driers, cer­tains cur­sus, et de sim­pli­fier les pro­cé­dures de recru­te­ment (pour les grandes écoles tout du moins) tout en ajou­tant des pas­se­relles entre cur­sus. Mais la gou­ver­nance devrait être simple et les établis­se­ments regrou­pés rela­ti­ve­ment auto­nomes dans leur péda­go­gie et leurs recru­te­ments. J’avoue que c’est pro­ba­ble­ment là que se situe la prin­ci­pale dif­fi­culté pour réus­sir un tel projet!
  • Et au delà de la région pari­sienne? Cette approche méri­te­rait d’y être éten­due en recon­cen­trant les grands pôles uni­ver­si­taires régio­naux. Des villes comme Lyon, Gre­noble, Rennes, Tou­louse et Lille sont d’évidentes can­di­dates à de tels regrou­pe­ments. Chaque chose en son temps!

Plus facile à dire qu’à faire, cer­tai­ne­ment! D’autant plus qu’il existe sur­ement des contre-arguments à une telle ini­tia­tive. Dans l’ordre:

  • Il faut d’abord s’occuper des Uni­ver­si­tés. Ca se com­prend. Mais elles pour­raient béné­fi­cier de l’approche. Elles aussi ont besoin d’être plus plu­ri­dis­ci­pli­naires, de se rap­pro­cher des entre­prises et de tirer parti de ce qui fonc­tionne bien dans les grandes écoles.
  • Ca coû­te­rait trop cher. Cer­tai­ne­ment, mais l’enseignement supé­rieur n’est-il pas une prio­rité stra­té­gique d’un pays comme la France à l’heure de la “société de la connaissance”?
  • Le regrou­pe­ment géo­gra­phique n’apporterait pas grande chose. Peut-être, car il y a aussi on l’a vu une affaire de gou­ver­nance à trai­ter sans créer d’usine à gaz.
  • On a déjà des facs de taille cri­tique comme Orsay, et pour­tant elles ne riva­lisent pas assez avec leurs concur­rentes internationales.

Il y aura tou­jours des objec­tions à de tels pro­jets ambi­tieux. Cela ne fait qu’ajouter au mérite d’arriver à les faire avan­cer! Comme il parait que tout est main­te­nant pos­sible! La vraie rup­ture, c’est ça! Même s’il faut évidem­ment un peu réflé­chir avant de se lan­cer tête baissée!


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Publié le 24 septembre 2007 Post de Olivier Ezratty | Economie, Enseignement supérieur, Entrepreneuriat, France, Innovation, Politique, Silicon Valley, Startups | 5 commentaires

Les 5 commentaires sur “Grandes Ecoles et Innovations” :

  • Tres chouette sujet.

    La revue esprit publie sou­vent des articles sur le sujet. Le der­nier en date tres bien docu­menté est encore dispo et a été rédigé par le direc­teur de la revue Oli­vier Mon­gin.
    http://www.esprit.presse.fr/review/article.php?code=14152

    J’avais aussi rédigé un petit texte à la suite de la publi­ca­tion d’un article sur HEC : la réus­site insou­ciante (dont l’article est tota­le­ment consul­table sur http://www.esprit.presse.fr/review/article.php?code=13573)

    http://ulik.typepad.com/leafar/2006/12/hec_la_russite_.html

    Bref, un sujet génial… mais qui risque de peu avan­cer. Et pour les ter­rains à Saclay c’est la guerre (HEC a eu un mal de chien a aug­men­ter de quelques hec­tares sa surface).

  • Merci de cette opi­nion sur le livre de P. Veltz, vous pou­vez aussi lire la mienne à http://www.maths-et-physique.net/article-12142472.html

  • [3] - Olivier Ezratty a écrit le 25 septembre 2007 :

    Inté­res­sante en effet cette mise en pers­pec­tive qui illustre le manque d’appréhension des sciences et tech­no­lo­gies chez les gens dits “let­trés”. Cela se retrouve dans notre classe diri­geante autant poli­tique qu’en entre­prise. Ceci étant, c’est même vrai pour de nom­breux diri­geants d’entreprises pour­tant pas­sés par une for­ma­tion ini­tiale de nature scientifique…

    Pour ce qui est du manque d’interdisciplinarité des grandes écoles, je suis plus cir­cons­pect (en gros: pas d’accord). Cela dépend des écoles, selon qu’elles sont plus ou moins spé­cia­li­sées. Beau­coup d’écoles dites du “groupe A” (comme l’X, les Ecoles Cen­trale, Supe­lec, Mines, etc) sont plu­tôt géné­ra­listes et exposent leurs élèves à de nom­breuses dis­ci­plines et s’ouvrent de plus en plus sur les sciences sociales, l’international et l’économie sans comp­ter une expo­si­tion très large au monde de l’entreprise cou­plée à une vie asso­cia­tive intense. On ne peut pas en dire autant des uni­ver­si­tés où de nom­breux étudiants s’engouffrent dans des silos de com­pé­tences très poin­tus. Chose qui est moins vraie aux US où les étudiants du supé­rieur peuvent faci­le­ment étudier deux branches très dif­fé­rentes en même temps.

    Par contre, le carac­tère géné­ra­liste de cer­taines grandes écoles ne pousse effec­ti­ve­ment pas les élèves ingé­nieurs à deve­nir cher­cheurs. Là, OK.

    Enfin, la “valo­ri­sa­tion” (des doc­teurs) ne se décrète pas. Elle cor­res­pond à un sys­tème de valeur ambiant et à un mode de finan­ce­ment et de confron­ta­tion au mar­ché. Le sys­tème est déter­mi­nant. Cer­tains cher­cheurs sont très atta­chés au côté “ser­vice public” de la recherche, et pré­fèrent ne pas se confron­ter aux logiques écono­miques. C’est louable. Mais en même temps, cela génère le sys­tème de valeur actuel. Car qui dit public, dit en géné­ral “mal financé”, donc pas for­cé­ment bien reconnu.

  • Pour com­plé­ter ton ana­lyse tou­jours aussi per­ti­nente, il y a depuis quelques années un pro­jet de “Ins­ti­tut Euro­péen de Tech­no­lo­gie de Paris” (IET) http://www.pharmaceutiques.com/archive/une/art_788.html, poussé par M. Pou­letty via son think-tank le Conseil Stra­té­gique de l’Innovation (CSI).
    Ce pro­jet se rap­proche de ton ana­lyse mais est très contro­versé : http://www.sauvonslarecherche.fr/spip.php?article1442&var_recherche=iet

    Le Cour des Comptes a aussi publié un rap­port très inté­res­sant sur “LA CARTE UNIVERSITAIRE D’ILE-DE-FRANCE : UNE RECOMPOSITION NÉCÉSSAIRE” http://lesrapports.ladocumentationfrancaise.fr/BRP/064000904/0000.pdf.

    Le sujet mobi­lise donc de nom­breux acteurs, mais l’accouchement d’une solu­tion accep­tée par les acteurs indis­pen­sables prend mal­heu­reu­se­ment du temps. Néan­moins, ceci est devenu un chan­tier pré­si­den­tiel dont en témoigne le dis­cours récent de Valé­rie Pécresse : http://www.recherche.gouv.fr/cid20526/remise-des-prix-du-concours-international-d-idees-de-l-oin-de-saclay.html

    Je reste à ta dis­po­si­tion pour creu­ser le sujet avec les acteurs locaux.

  • [5] - Olivier Ezratty a écrit le 11 décembre 2007 :

    Le pro­jet de Pou­letty semble bien mal en point si je com­prends bien! Comme beau­coup, il cher­chait à faire avan­cer le schmil­blick par petits racom­mo­dages, mais ajou­tait une com­plexité de plus à un sys­tème qui est déjà trop com­plexe comme le relève la Cour des Comptes. Dès lors que plu­sieurs orga­ni­sa­tions sont concer­nées, cela devient vite la ziza­nie. Notam­ment cette riva­lité inutile et des­truc­trice entre uni­ver­si­tés et grandes écoles.

    Créer une SV dans la Val­lée de Che­vreuse n’est pas qu’une affaire d’élus locaux. C’est l’affaire d’une volonté poli­tique de très haut niveau (Ely­sée) et sur la durée, et liant privé et public. Elle doit se mener sur 2 à 3 quinquenats.




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