Culture d’entreprise et innovation 5/6

Publié le 26 juin 2010 et mis à jour le 28 juin 2010 - 5 commentaires -
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Nous voici dans l’avant-dernier tour de piste sur la culture d’entreprise com­pa­rée d’Apple, Micro­soft et Google. Nous allons y trai­ter des res­sources humaines, du recru­te­ment mais aussi de la répar­ti­tion géo­gra­phique de la R&D de ces entre­prises. Ce sont de vastes sujets qu’il ne sera pas ques­tion de cou­vrir exhaus­ti­ve­ment. Ici encore, il s’agit sur­tout de com­prendre les moteurs internes de ces entre­prises et l’impact que cela peut avoir sur leur capa­cité à innover.

Le mana­ge­ment, les res­sources humaines et le recrutement

Nos trois géants du numé­rique ont tout d’abord pas mal de points com­muns : ils cherchent tous à recru­ter et fidé­li­ser les meilleurs, à créer de bonnes condi­tions de tra­vail, à pro­mou­voir à la fois l’excellence indi­vi­duelle et le tra­vail d’équipe et à iden­ti­fier des “haut poten­tiels”. Ils appré­cient aussi les can­di­dats assez créa­tifs et asser­tifs. Ils recrutent dans le monde entier et écument les meilleures uni­ver­si­tés. Leur pro­ces­sus de recru­te­ment est géné­ra­le­ment très lourd, avec de très nom­breux entre­tiens (exemple chez Apple). Leurs sièges tous ins­tal­lés sur la côte Ouest des USA regorgent aussi d’indiens, de chi­nois et d’européens, cer­tains recru­tés direc­te­ment, d’autres pro­ve­nant de leurs filiales du monde entier.

L’intelligence brute et ana­ly­tique semble net­te­ment favo­ri­sée chez Micro­soft et Google tan­dis que l’intelligence émotion­nelle et la créa­ti­vité semble être plus appré­ciées chez Apple.

Les méthodes de recru­te­ment en disent long sur les entre­prises. Il suf­fit de se bala­der sur leur site web asso­cié pour retrou­ver des traits carac­té­ris­tiques de leur culture.

Chez Apple, le site de recru­te­ment est à l’image de la société : bien léché, orienté vers le lec­teur et com­mu­ni­quant une forte valeur émotion­nelle. On est là pour chan­ger le monde, pas juste pour sa car­rière comme l’indique le slo­gan “Part career, part revolution”.

Jobs at Apple 4

D’emblée, le site pré­sente les dif­fé­rents métiers ouverts aux recru­te­ments. Mais contrai­re­ment à Micro­soft et Google, il est assez peu disert sur la vie dans l’entreprise. Cela importe assez peu pour Apple, qui exige un dévoue­ment total de ses employés à sa cause en met­tant le plus l’humain de côté. On y fait le don de sa per­sonne à la société ! Tra­vailler chez Apple est donc un véri­table sacer­doce. La société est com­plè­te­ment aty­pique en ce sens qu’elle applique plu­tôt des méthodes de mana­ge­ment du 19eme siècle que les méthodes modernes où les col­la­bo­ra­teurs sont impli­qués, avec du mana­ge­ment par­ti­ci­pa­tif. Chez Apple, à tous les éche­lons de mana­ge­ment, on manie plus le bâton que la carotte pour mener les équipes. Et cela fonc­tionne ! Wired l’a très bien décrit dans cet article de 2008 : “How Apple Got Eve­ry­thing Right By Doing Eve­ry­thing Wrong”.

Jobs at Apple 2

Apple se dis­tingue des deux autres avec ses Apple Store. Ils sont ani­més uni­que­ment par des sala­riés d’Apple (ci-dessous, l’un des Apple Store de New York). Chez Micro­soft, ils seraient plus faci­le­ment sta­giaires ou au mieux en CDD, ce qui reste à véri­fier pour les pre­miers Micro­soft Store ouverts aux USA. Il faut dire que ces Apple Store génèrent envi­ron $6B de chiffre d’affaire par an, soit envi­ron 12,5% du CA d’Apple. Chaque Apple Store brasse envi­ron $25m par an et on en comp­tait envi­ron 600 en 2010. C’est un élément de plus per­met­tant à la marque d’être au contact de ses consom­ma­teurs. Et ils se ruent dans ces maga­sins, autant lors des lan­ce­ments de nou­veaux pro­duits comme l’iPad ou l’iPhone 4 que pour y béné­fi­cier de ser­vices tels que le trans­fert de toutes les don­nées d’un lap­top PC vers un Mac­book tout neuf, et pour $100 (aux USA).

Apple Store in NYC (3)

La R&D d’Apple fonc­tionne de manière très hié­rar­chique. Tout est fait pour satis­faire Steve Jobs qui est le micro-manager en chef de la R&D de la société. Cela amène une culture où l’écoute et la prise en compte des clients est assez limi­tée. Si cela peut fonc­tion­ner dans le grand public, là où l’émotionnel et la mode comptent autant que le ration­nel, il en va autre­ment dans les entre­prises. Cela explique en grande par­tie pour­quoi Apple n’y a pas réussi (en plus du choix de l’intégration ver­ti­cale). La men­ta­lité insu­laire l’a amené à ne pas tenir suf­fi­sam­ment compte des besoins d’intégration de ses pro­duits avec l’existant. C’est pour­tant indis­pen­sable en entre­prise sous peine de se voir écarté des choix, mal­gré la qua­lité de ses pro­duits. C’est une contrainte qui a par contre été fort bien com­prise par Micro­soft et il ne faut pas cher­cher ailleurs les expli­ca­tions de ses curieux par­te­na­riats avec le monde de l’open source, comme avec Novell sur la virtualisation.

Côté exé­cu­tif, notons qu’Apple est assez homo­gène : des hommes blancs, amé­ri­cains ou anglais. Le seul non anglo-saxon est un fran­çais, Ber­trand Ser­let, le patron du soft­ware, diplômé d’Orsay, ex INRIA et Xerox PARC et NeXT. A l’exception du patron du dépar­te­ment juri­dique, les exé­cu­tifs d’Apple ont entre 10 et 17 ans d’ancienneté dans la société. Ils sont donc en grande par­tie des recrues de Steve Jobs depuis son retour aux com­mandes en 1997. Et si vous cher­chez qui dirige Apple en France, l’information n’est pas publiée sur leur site. Les équipes s’effacent devant La marque et les pro­duits ! Au delà de Steve Jobs et des Apple Store, la société cherche peu à huma­ni­ser son appa­rence externe.

Avec la crois­sance, comme chez Micro­soft, il sem­ble­rait que la mobi­lité et les pro­mo­tions internes soient de plus en plus dif­fi­ciles chez Apple (cf “Employee deve­lop­ment”, mal­gré son contenu qui date de 2005). Le construc­teur embauche régu­liè­re­ment des mana­gers à l’extérieur. Le syn­drome clas­sique de “l’herbe est plus verte ailleurs” y semble courant.

Le dévoue­ment asy­mé­trique des col­la­bo­ra­teurs envers leur entre­prise a plu­sieurs consé­quences : une cer­taine iso­la­tion vis à vis de l’industrie et la dés­illu­sion après le départ. L’isolation vis à vis de l’industrie ? Les col­la­bo­ra­teurs d’Apple ne peuvent pas blog­ger, ils inter­viennent peu dans les confé­rences d’autant plus qu’Apple n’est jamais spon­sor de quoi que ce soit et ils sont tenus par le secret mala­dif de la société. La dés­illu­sion ? Je l’ai retrou­vée chez Dan’l Lewin et Guy Kawa­saki, ren­con­trés récem­ment. Les anciens d’Apple en vien­draient à “aimer ses pro­duits, mais à détes­ter la société” (“love the pro­ducts, hate the com­pany”). Est-ce sys­té­ma­tique ? Pro­ba­ble­ment pas.

Apple Alumni Association

Chez Micro­soft, le site de recru­te­ment fait un peu “sapin de Noël” par rap­port au dépouille­ment de celui d’Apple. Et la pro­mo­tion est simple : “viens y faire ce qu’il te plait”. Ce qui est pro­ba­ble­ment un peu sur­vendu mais qui reflète un peu la dis­per­sion de la société.

Microsoft USA Career site

On y retrouve une ambiance “auto­cen­trée” sur Micro­soft et pas sur les besoins de la recrue poten­tielle : “our busi­ness”, “our office loca­tions” et “our tech­no­lo­gies”. Avec ce tra­vers com­mun à la prise de parole de la société qui a tou­jours bien du mal à être tour­née vers les autres. Où, lorsqu’elle le fait, de manière quelque peu mal­adroite comme ces publi­ci­tés sur Win­dows 7 “je l’ai fait” attri­buant un peu faus­se­ment les nou­veau­tés de cette ver­sion aux demandes des consommateurs.

Microsoft USA Career Site 2

On trouve chez Micro­soft comme chez Apple et Google une masse super­cri­tique de sur­doués de toutes ori­gines, comme si l’entreprise était une branche de l’association Mensa. Le pro­blème, c’est que sans véri­table lea­der­ship, la concen­tra­tion d’un trop grand nombre de gens très smarts a ten­dance à han­di­ca­per la société. Trop de pro­jets, trop d’égos à conten­ter, beau­coup de frus­tra­tions chez ces talents qui se sentent mal uti­li­sés ou han­di­ca­pés par une bureau­cra­tie galo­pante. On y trouve aussi beau­coup d’intelligence brute ou froide et pas assez d’intelligence émotion­nelle. Ce d’autant plus qu’une majo­rité des effec­tifs est tour­née vers le mar­ché de l’entreprise et moins du cin­quième vers le grand public.

Côté exé­cu­tif mis en valeur sur le site, là encore, beau­coup d’américains, mais deux femmes (un grand clas­sique : une à la RH et l’autre au mar­ke­ting), un fran­çais, Jean-Philippe Cour­tois (pré­sident de Micro­soft Inter­na­tio­nal, c’est-à-dire de toutes les filiales hors USA-Canada) et un chi­nois (Qi Lu, patron des ser­vices en ligne et vété­ran de Yahoo). Côté ancien­neté, les récents arri­vés sont le patron des ventes qui vient de Wall­mart (Kevin Tur­ner), Qi Lu (MSN), Ste­ven Elop (appli­ca­tions d’entreprises) et Ray Ozzie (Chief Soft­ware Archi­tect). Les autres membres de cet exé­cu­tif ont aux alen­tours de 20 ans d’ancienneté dans la société et cer­tains ont vrai­ment fait leur temps. Il y a sinon près de 200 Vice Pré­si­dents chez Micro­soft et plus de 1000 Gene­ral Mana­gers. Une belle armée mexi­caine pas évidente à coordonner !

Microsoft Executives

Des trois socié­tés, Micro­soft est celle qui emploie le plus grand nombre de déve­lop­peurs logi­ciels. La culture “déve­lop­peurs” est très pré­gnante dans le groupe. N’oublions pas qu’aux ori­gines, Micro­soft est un créa­teur d’outils de déve­lop­pe­ment (inter­pré­teur Basic, com­pi­la­teurs For­tran, Cobol et C). Son busi­ness d’outils de déve­lop­pe­ment reste struc­tu­rant du reste de la société, avec la suite Visual Stu­dio, uti­li­sée pour créer les logi­ciels pour l’ensemble des pla­te­formes logi­cielles de l’éditeur, du mobile au ser­veur en pas­sant par la console de jeu.

Plus de 45000 per­sonnes se trouvent dans les groupes pro­duits dont des archi­tectes, des pro­gram mana­ger (qui font les spé­ci­fi­ca­tions des pro­duits), des déve­lop­peurs, des déve­lop­peurs d’outils de tests, des tes­teurs (qui sont la prin­ci­pale variable d’ajustement des effec­tifs, avec beau­coup d’intérimaires), peu d’ergonomes, du mar­ke­ting pro­duit (un rôle moins impor­tant que celui de pro­gram mana­ger), des équipes en charge de la glo­ba­li­sa­tion et de la loca­li­sa­tion des pro­duits (avec beau­coup de sous-traitants). Les équipes pro­duits vont d’une petite taille (moins de 10 per­sonnes dans cer­tains cas) au plé­tho­rique (plu­sieurs mil­liers pour Win­dows ou Office) selon les pro­duits. La société n’échappe pas au syn­drome clas­sique de pro­mo­tion des experts tech­niques à des rôles de mana­ge­ment, la voie royale vers la géné­ra­tion spon­ta­née de “petits chefs”.

L’atmosphère chez Micro­soft a été pro­fon­dé­ment impac­tée par l’évolution de son mode de rému­né­ra­tion depuis une dizaine d’année. Cela le dis­tingue net­te­ment d’Apple et Google. L’action de Micro­soft n’évoluant qua­si­ment plus depuis l’éclatement de la bulle Inter­net, Micro­soft a mené deux chan­ge­ments clés : la sup­pres­sion des plans de stock-options et l’augmentation de la part variable des rému­né­ra­tions. Les stocks options ont été rem­pla­cées par des plans d’attribution d’actions dont l’intérêt finan­cier est minime chez les “rank and file” et le mana­ge­ment inter­mé­diaire. La part variable des rému­né­ra­tions a sur­tout changé dans la vente, mais n’a pas trop évolué dans la R&D. Com­ment en déco­der l’impact cultu­rel ? Dans les années 80-90, un grand nombre de sala­riés et la plu­part des mana­gers de Micro­soft avaient atteint une grande aisance finan­cière du fait des stock options. En consé­quence de quoi, ils tra­vaillaient plus pour se réa­li­ser per­son­nel­le­ment que pour sub­ve­nir à leurs besoins immé­diats. Cela peut dans cer­tains cas endor­mir les neu­rones, mais cela amène aussi à prendre plus de risques. Sans cette aisance finan­cière, la boite rede­vient une entre­prise “nor­male”, sur­tout dans la R&D où il n’y a pas de forte varia­bi­lité de la rému­né­ra­tion. En période de crise écono­mique comme en ce moment, la prise de risque est donc sérieu­se­ment atté­nuée. La peur de perdre son poste peut geler la prise d’initiatives.

On affirme sou­vent que le fait d’avoir frôlé la mort est très for­ma­teur pour une entre­prise. Seul Apple a connu une telle expé­rience, il y a une quin­zaine d’années. Micro­soft a certes du licen­cier 5000 per­sonnes en 2009 du fait de la crise, mais cela n’avait rien d’une menace mor­telle. D’autant plus que cela cor­res­pon­dait peu ou prou au pour­cen­tage des départs invo­lon­taires habi­tuels rele­vant de la méthode dite de Jack Welch consis­tant à se débar­ras­ser régu­liè­re­ment des indi­vi­dus les moins per­for­mants (entre 5% et 15% selon…). La seule “near death expe­rience” que Micro­soft ait vécu a été la déci­sion du juge Jack­son de déman­te­ler la société en deux enti­tés prise en 2000 et cas­sée en appel en 2002.

Pour en savoir plus sur l’ambiance interne dans la R&D de Micro­soft, allez faire un tour sur le blog mini-Microsoft et notam­ment dans les com­men­taires des articles qui, lorsque l’on connait un peu les pro­ta­go­nistes, tombent dans le mile. Je n’ai pas encore trouvé l’équivalent sur Apple ou Google, un endroit où les col­la­bo­ra­teurs de Micro­soft s’épanchent, évide­ment ano­ny­me­ment, sur leur mal-vivre dans la société.

Google jobs USA site

Pas­sons à Google. Son orga­ni­sa­tion fait plus pen­ser à celle de Micro­soft qu’à celle d’Apple, mais en étant plus orien­tée pro­duit. Comme chez Micro­soft, il y a une grosse dif­fé­rence signi­fi­ca­tive entre les “vaches à lait” de la société (le search avec AdWords et les publi­ci­tés AdSense) et les autres acti­vi­tés qui en géné­ral sont des sources de coûts. Une grande liberté est don­née aux col­la­bo­ra­teurs et aux déve­lop­peurs. Comme chez Micro­soft, la culture mana­gé­riale donne beau­coup de res­pon­sa­bi­li­tés et d’autonomie aux équipes.

Le site de recru­te­ment insiste beau­coup sur les condi­tions de vie et de tra­vail, sur le bien être des col­la­bo­ra­teurs. On n’y décèle pas de pres­sion appa­rente. Il est bien rare d’entendre les col­la­bo­ra­teurs de Google se plaindre. L’entreprise est plus jeune, en pleine crois­sance, en par­faite santé finan­cière. Son mana­ge­ment est calme et posé. L’équilibre semble pour l’instant par­fait. Très peu d’échos néga­tifs per­fusent au dehors de la société.

Du côté de l’exécutif, notons que quatre membres pro­viennent de Micro­soft, ce qui témoigne d’une plus grande proxi­mité cultu­relle entre Micro­soft et Google qu’entre Apple et Google. Le témoi­gnage de Don Dodge, un ancien de Micro­soft récem­ment arrivé chez Google, va impli­ci­te­ment dans ce sens. Il y décrit un Google d’aujourd’hui qui res­semble au Micro­soft d’il y a envi­ron vingt ans. On y retrouve une culture très tech­no­lo­gique, un niveau d’exigence très élevée dans les recru­te­ments, des objec­tifs ambi­tieux, et une rému­né­ra­tion assez moti­vante qui intègre notam­ment des stock options.

La géo­gra­phie des entreprises

La géo­gra­phie de nos trois entre­prises peut être source de ren­sei­gne­ments inté­res­sants, au moins pour ce qui est de la R&D.

  • L’essentiel de la R&D d’Apple est concen­tré dans la Sili­con Val­ley, à Cuper­tino, 1 Infi­nite Loop. Il y a aussi des centres de R&D à Aus­tin (Texas), Sin­ga­pour et Cork (Irlande). Mais l’essentiel et le stra­té­gique est à Cuper­tino. Un petit labo­ra­toire de déve­lop­pe­ment logi­ciel a été créé à Paris pour Jean-Marie Hulot. Il a sur­vécu à son départ avec une cin­quan­taine de déve­lop­peurs spé­cia­li­sés notam­ment dans les tech­no­lo­gies de syn­chro­ni­sa­tion mobiles/Macintosh. La R&D d’Apple est donc très peu dis­tri­buée, sur­tout com­pa­ra­ti­ve­ment à Google. Le siège d’Apple a été construit en 1993, donc hors période Steve Jobs. Il est très concen­tré. Un second cam­pus va bien­tôt être construit, à moins de 2 km, pour regrou­per la tren­taine de bâti­ments dis­sé­mi­nés dans la ville qui regrou­paient les autres équipe d’Apple. A ce titre, il est inté­res­sant de voir Steve Jobs défendre son pro­jet d’implantation dans cette vidéo, un peu dans la lignée de ses key­notes, mais devant un conseil municipal.

Apple Main Campus Cupertino

  • Google est aussi dans la Sili­con Val­ley, dans un cam­pus dénommé “Goo­gle­plex” situé à Moun­tain View. Il est plus petit, plus humain, avec une archi­tec­ture plus variée. Cela s’explique aussi par une R&D plus décen­tra­li­sée avec quatre labo­ra­toires aux USA en plus du Goo­gle­plex, trois en Europe et plu­sieurs en Asie. Google a choisi de s’adapter à l’ère de l’Internet. Ses petites équipes de déve­lop­pe­ment peuvent être sans grand dom­mage répar­ties sur la pla­nète. Elles ont bien moins besoin de coor­di­na­tion, ou de pré­ser­va­tion du secret, que celles de Micro­soft et Apple. L’atmosphère dans les équipes semble rele­ver d’un chaos semi orga­nisé (cf “Things I’ve lea­ned at Google so far”). Dans la R&D, la hié­rar­chie existe mais est limi­tée à l’essentiel, elle est même très peu pré­sente dans la ges­tion au quo­ti­dien des équipes. Les équipes doivent donc être non seule­ment auto­nomes, mais savoir aussi se vendre pour obte­nir des res­sources pour faire avan­cer leurs pro­jets. L’ambiance dans les bureaux ? Cela semble être la plus cool, relax et libre des trois entre­prises étudiées. Tout est fait pour agré­men­ter la vie des employés sur le cam­pus. Les repas y sont même gratuits.

Googleplex Mountain Views CA 

  • Chez Micro­soft, l’essentiel de la R&D est situé dans le “Puget Sound”, qui dénomme la région de Seat­tle, dans le Nord-Ouest des USA. S’y trouve un cam­pus prin­ci­pal à la dimen­sion ten­ta­cu­laire, com­plété d’un cam­pus “Red West” dédié aux équipes grand public et de nom­breux autres cam­pus de taille plus réduite, plus éloi­gnés. Micro­soft est étalé sur pro­ba­ble­ment plus de 200 bâti­ments dans le “Puget Sound” et sur au moins cinq villes (dont Red­mond, Bel­le­vue, Kirk­land et Seat­tle). La situa­tion géo­gra­phique n’est pas ano­dine : ce n’est pas la Sili­con Val­ley ! Il y fait moins beau. Il pleut même sou­vent, un cli­mat pro­pice à la concen­tra­tion des déve­lop­peurs. Cet éloi­gne­ment du coeur de l’innovation amé­ri­caine du numé­rique a pro­ba­ble­ment valu quelques sou­cis à Micro­soft. Ce qui explique la créa­tion il y a moins de dix ans d’un cam­pus à Moun­tain View avec envi­ron 1500 per­sonnes et regrou­pant notam­ment les équipes des star­tups acquises loca­le­ment. Quelques labo­ra­toires de déve­lop­pe­ments sont situés hors du Puget Sound : celui de Fargo dans le North Dakota (l’un des endroits les plus froids et iso­lés des USA…) issu de l’acquisition de Great Plains, quelques uns en Europe (recherche à Cam­bridge et Aix la Cha­pelle, déve­lop­pe­ment au Dane­mark, R&D en Israël) et d’autres en Asie (Inde, Chine, Japon). Les bureaux sont géné­ra­le­ment indi­vi­duels chez les déve­lop­peurs avec une suite inter­mi­nable de petits bureaux dans les bâti­ments en charge des pro­duits, et pour le reste aussi d’ailleurs. Cela semble être aussi le cas chez Apple. Les bâti­ments com­prennent de nom­breuses aires de repos et de détente, une cui­sine par zone dans chaque étage avec bois­sons gra­tuites, des café­té­rias. Le cam­pus prin­ci­pal a encore deux ter­rains de sport, au demeu­rant mena­cés par la construc­tion inces­sante de nou­veaux bâtiments.

Microsoft Main Campus Redmond WA 

Microsoft Red West Campus Redmond

So…

Au bout du compte, il faut se rap­pe­ler qu’une entre­prise n’est ni une démo­cra­tie ni une ONG. Elle a ses propres objec­tifs : faire de la crois­sance et du pro­fit, gagner des parts de mar­ché, chan­ger le monde et satis­faire l’égo de ses diri­geants. Le bien-être de ses col­la­bo­ra­teurs est un moyen, pas une fin. Et il passe der­rière les objec­tifs pre­miers de l’entreprise.

Des trois, Apple et Micro­soft semblent les entre­prises plus alié­nantes pour leurs col­la­bo­ra­teurs. La pre­mière à cause de la hié­rar­chie, du secret et du per­fec­tion­nisme qui peuvent être pesants. L’autre, parce qu’elle est deve­nue “nor­male” de par sa taille, sa crois­sance modé­rée, le manque de lea­der­ship et les effets per­vers que cela déclenche dans ses modes de mana­ge­ment. Il semble y régner une asy­mé­trie d’engagement : les col­la­bo­ra­teurs se dévouent à fond pour leur entre­prise qui sur la durée peut faci­le­ment deve­nir assez ingrate. Mais les effets néga­tifs sont limi­tés chez Apple car la société est lea­der de ses nou­veaux mar­chés et est deve­nue la réfé­rence dans le numé­rique grand public. Les équipes de Bing, Zune, Media­room et autres Win­dows Mobile ne peuvent pas en dire autant !

Des trois, Google est visi­ble­ment l’entreprise qui conjugue le mieux le bien être de ses col­la­bo­ra­teurs et ses objec­tifs busi­ness. Mais cet avan­tage s’érodera cer­tai­ne­ment avec le temps, la crois­sance à deux chiffres ne pou­vant pas durer indéfiniment !

Autonomie et croissance Apple Microsoft Google[6]

Le pro­chain et der­nier épisode de cette série sera consa­cré aux acqui­si­tions. Puis à une conclu­sion sur les leçons que ces trois socié­tés peuvent apprendre les unes des autres. Mais aussi les autres, grandes ou petites.

Tous les billets de cette série :

Culture d’entreprise et inno­va­tion 1/6 : les diri­geants
Culture d’entreprise et inno­va­tion 2/6 : la mis­sion et la codi­fi­ca­tion des valeurs
Culture d’entreprise et inno­va­tion 3/6 : les pro­duits et le chan­nel
Culture d’entreprise et inno­va­tion 4/6 : le long terme et la recherche
Culture d’entreprise et inno­va­tion 5/6 : le mana­ge­ment, les res­sources humaines, le recru­te­ment, la géo­gra­phie de la R&D
Culture d’entreprise et inno­va­tion 6/6 : les acqui­si­tions, le bilan écono­mique, conclusions

Publié le 26 juin 2010 et mis à jour le 28 juin 2010 Post de | Apple, Google, Management, Microsoft | 12791 lectures

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Les 5 commentaires et tweets sur “Culture d’entreprise et innovation 5/6” :

  • [1] - Laurent a écrit le 26 juin 2010 :

    La pub du recru­te­ment est une chose. Les tests de recru­te­ment est une autre chose. Sur­tout que des com­pa­gnies telles que Google ou Apple reçoivent tel­le­ment de CV spon­ta­nés qu’ils n’ont pas besoin de soi­gner leur pub (c’était le cas pour Micro­soft mais plus maintenant)

    Google aime bien les tests de recru­te­ment mathé­ma­tiques. Pas éton­nant sachant que l’algorithme est roi au sein de la com­pa­gnie. Google est peut-être la plus humaine des trois com­pa­gnies, avec une grande atten­tion appor­tée à tout un tas d’avantages en nature comme un repas gra­tuit pré­paré par un vrai chef, une gar­de­rie pour enfants, etc. (sur le cam­pus du Goo­gle­plex du moins). Aussi, au sein de Google le juge­ment des pairs a une très grande impor­tance. Tout le monde peut véri­fier le code de tout le monde et note tout le monde. Et ce sont ces notes qui déter­minent l’avancement.

    Micro­soft est une com­pa­gnie de “wor­ka­ho­lics” (à l’image de Bill Gates). Bill a par exemple une fois engu… une chef de pro­jet pour avoir osé prendre son congé de mater­nité. Dans le livre “The Plot to get Bill Gates”, l’auteur indique com­ment la société aime (aimait?) bien embau­cher des jeunes pas­sion­nés… et arro­gants! Micro­soft est beau­coup plus conflic­tuelle que Google. Bill Gates et Steve Ball­mer ne sont pas des tendres. En pas­sant, le concept de CDD / CDI n’existe pas aux Etats-Unis. Il n’existe pas de pré­avis de licen­cie­ment (ou de départ)

    Je n’ai que peu d’informations sur Apple, si ce n’est que cer­tains employés de Cuper­tino évitent de prendre l’ascenceur de peur d’être blo­qué pen­dant quelques étages avec Steve Jobs. Ce der­nier est en effet un dic­ta­teur en chef.

  • [2] - jdo a écrit le 26 juin 2010 :

    éton­nant de voir à quel point le mana­ge­ment et le mode d’organisation influe sur l’ADN de la marque : Apple est inca­pable d’aller vers les pro­fes­sion­nels parce qu’ils n’écoutent que leur lea­der, Micro­soft s’éparpille dès la page de recru­te­ment… fas­ci­nant article, merci !

  • [3] - Pierre a écrit le 26 juin 2010 :

    Voici un article qui vient bien com­plété celui sur les diri­geants de ces socié­tés.
    Sur votre propre expé­rience, quelle empreinte votre car­rière chez Micro­soft a-t-elle laissé dans votre façon de tra­vailler d’aujourd’hui ? (que ce soit une com­pé­tence posi­tive ou pas, vous par­liez par exemple d’aliénation). Si vous ne deviez citer qu’une chose qu’est ce que cela serait ?

    • [3.1] - Olivier Ezratty a répondu le 27 juin 2010 :

      Je ne vais pas en citer qu’une car cela serait très réduc­teur, et il faut tenir compte de ce qu’il s’agissait de rôles mar­ke­ting et busi­ness deve­lop­ment dans une filiale (une dizaine en tout), et pas dans la créa­tion de pro­duits qui était l’objet prin­ci­pal de ces 6 articles :

      - La com­pré­hen­sion des méca­nismes de créa­tion d’écosystèmes de par­te­naires et de déve­lop­peurs, qui me sont très utiles aujourd’hui avec les star­tups comme avec les grands groupes que je conseille.

      - Les rela­tions de tra­vail en envi­ron­ne­ment inter­cul­tu­rel et inter­na­tio­nal. Cela m’aide notam­ment lorsque je fais de la veille tech­no­lo­gique dans le numé­rique grand public. Et dans cer­tains comptes ren­dus de visite publiés sur ce blog.

      - La mai­trise de dif­fé­rents moyens de com­mu­ni­ca­tion, le mix médias, la publi­cité, la prise de parole dans les confé­rences, avec les médias, etc. La com­pré­hen­sion de ce qui est émotion­nel vs ration­nel dans la com­mu­ni­ca­tion. Et aussi, l’habitude à entrer en contact avec des per­sonnes de tous niveaux sans être inti­midé. Tou­jours très utile.

      - Diverses com­pé­tences mana­gé­riales qui ne me servent plus direc­te­ment puisque je suis free­lance, mais plu­tôt à déco­der com­ment fonc­tionnent les entre­prises et aussi à coa­cher cer­tains de mes clients.

      - Des capa­ci­tés ana­ly­tiques, qui per­mettent main­te­nant d’analyser des busi­ness plans, d’évaluer les cycles de ventes, des taux de trans­for­ma­tion, d’identifier rapi­de­ment des inco­hé­rences, etc.

      - Une cer­taine endu­rance : se défi­nir des objec­tifs dif­fi­ciles à atteindre, se prendre en main, faire des pro­po­si­tions, les charpenter.

      Après, il y a ce que l’on est avant et que l’on reste après y être passé…

      L’aliénation n’est évide­ment pas une com­pé­tence. C’est une posi­tion de dépen­dance et de dévoue­ment asy­mé­trique qui s’efface après avoir quitté l’entreprise. Elle existe dans toutes les grandes entre­prises à des degrés variés, selon son ancien­neté, son rôle, le contrôle que l’on a de son emploi du temps, les effets de la rou­tine, etc.

  • [4] - Pierre a écrit le 27 juin 2010 :

    Merci pour cette réponse détaillée.
    Pour pré­ci­ser, je ne consi­dé­rais pas l’aliénation comme une “com­pé­tence” contrai­re­ment à ce que la syn­taxe de mon com­men­taire lais­sait entendre (déjà que l’orthographe y était déplo­rable…). Je sou­hai­tais savoir ce qui vous avait mar­qué lors de votre car­rière chez Micro­soft de manière géné­rale: qu’il s’agisse de com­pé­tences acquises, de res­sen­tis, d’habitudes prises, etc.




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