J’ai fait un petit tour d’une demi-journée au Salon Solutions Linux le 16 mars 2010. Le salon était situé dans un bout du Hall 1 à la Porte de Versailles. Un salon de taille modeste, ce, malgré la très bonne santé du business de l’open source en France, en croissance régulière d’environ Salon Solution Linux Mars 2010

Au delà d’un tour rapide des stands, je venais surtout écouter les premières conférences plénières, moyen de faire le point sur le discours du moment. Elles avaient lieu dans une salle dédiée, avec en moyenne une cinquantaine de participants, faute probablement de grands noms du secteur pour attirer les spectateurs.

Jean-Pierre Lasine de Bull au Salon Solution Linux 2010 (4)

Il faut noter que le salon ouvrait deux jours après la fin du Salon de l’Agriculture, qui avait laissé comme trace une odeur de campagne (animale) assez incongrue avec l’objet du salon.

Alexandre Zapolski de Linagora

C’est à Alexandre Zapolski que revenait le rôle d’ouvrir la conférences des keynotes de ce salon. Pourquoi lui ? Au moins à deux titres : il est le PDG de Alexandre Zapolski Linagora au Salon Solution Linux 2010 (7)

A lui donc de faire un bilan contrasté du logiciel libre entre 2000 et 2010, presque un passage de l’illusion à la désillusion ou tout du moins à une forme de maturité car la dynamique de l’open source se porte bien dans l’ensemble :

  • Contraste de la dynamique : en 2000, le keynote du salon avait lieu dans le grand amphithéâtre du Palais des Congrès de Paris, avec 1500 personnes. Là où Microsoft organise ses TechDays dont les keynotes qui ont lieu trois jours d’affilée rassemblent entre 1500 et 3000 personnes. A l’époque, il y avait Bob Young, le fondateur de Red Hat, Miguel de Icaza, du projet Mono, Larry Augustin de VA Linux et Richard Stallman, le “pape” du logiciel libre. Cette décrue de participation n’est heureusement pas un révélateur d’un désintérêt pour l’open source, loin s’en faut !
  • Contraste de l’environnement politique : on passe de l’ère Jospin et d’un soutien politique affiché aux logiciels libres (avec la création de la MTIC suivie de l’ATICA, puis de l’ADAE et de la DGME sous Raffarin) à l’ère Sarkozy où le RGI (Référentiel Général d’Interopérabilité) est “vidé de son sens” (traduction : Microsoft a réussi à y caser son format XML de la suite Office…), où l’on créé une bien maigre Alexandre Zapolski Linagora au Salon Solution Linux 2010 (6)

    • Contraste concurrentiel : en 2000, l’ennemi à combattre était Microsoft. Point barre. IBM se lançait de manière tonitruante dans l’open source en étant un des plus grands supporters et contributeur de Linux. La concurrence devient multi facettes avec l’ogre MISOG : Microsoft, IBM (et oui), SAP, Oracle et Google, qui devient lui aussi dangereux malgré ses contributions diverses à l’open source. Deux des cinq intervenant dans les plénières. Danse avec les loups !

    Et Linagora dans tout cela ? Il a démarré à l’incubateur Télécom Paris Sud, puis dans un garage près de la Bastille, puis à l’Opéra sur deux étages et avec 30 personnes, et maintenant, rue de Berri avec 150 personnes, et plus de 200 prévues sur 2010. En 2000, Alexandre Zapolski annoncait qu’il ferait 100 millions de F de CA en 2010. Sans préciser son CA 2010, il annonce maintenant un objectif de 100m€ de CA pour 2020. Renseignements pris sur son Alexandre Zapolski Linagora au Salon Solution Linux 2010 (8)

    Canonical

    Nicolas Barcet de Canonical, l’éditeur d’Ubuntu, était là non pas pour parler d’Ubuntu sur les postes de travail, mais dans le cloud. J’ai surtout noté que l’offre de cloud d’Ubuntu s’appuie sur les API d’Amazon EC2, l’offre de plateforme applicative du leader du cloud computing. Leur offre permet aussi de rapatrier le “cloud” chez soi, comme une chaîne de TV française serait en train de le faire. En adoptant les APIs Amazon, Ubuntu permet donc à un client d’Amazon de rappatrier son infrastructure en interne sans changer ses logiciels, en théorie.

    Dans un graphe que je n’ai pas récupéré, la France serait “en bonne position” dans l’usage du cloud. Derrière le Canada et les Pays-Bas… ! La gloire !

    Nicolas Barcet de Canonical au Salon Solution Linux 2010 (2)

    Microsoft

    Quel symbole d’avoir Microsoft comme troisième intervenant dans cette série de keynotes !

    A commencer par Alfonso Castro, qui joue dans la filiale française, le rôle de passerelle avec le monde de l’open source. Microsoft est fidèle au Salon Solutions Linux avec une présence ininterrompue depuis sept ans.

    Alfonso Castro de Microsoft au Salon Solution Linux 2010 (1)

    Selon Alfonso, Microsoft soutient l’open source de quatre manières : par les produits, les standards, la documentation et la collaboration. Et de donner des exemples dans toutes ces dimensions. Côté Tom Hanarahan de Microsoft au Salon Solution Linux 2010

    S’ensuivait une intervention un peu monocorde de Tom Hanrahan, Directeur de l’Open Source Technology Center de Microsoft Corp au siège de Redmond. C’est un ex Intel qui a travaillé sur un OS écrit en Ada, puis de Sequent Computer (qui faisat du mini SMP sur base Intel), racheté par IBM, puis de l’OSDL (Open Source Development Lab) devenu plus tard la Linux Foundation.

    Il expose les différentes contributions de Microsoft au monde de l’open source avec notamment une contribution au code du noyau de Linux avec 20K lignes fournies, au niveau de drivers, et sous licence GPL2. Microsoft serait la 142ème entité contribuant à Linux, un rang pour l’instant bien modeste. L’éditeur fournit environ deux patches par mois et prévoit de doubler le rythme rapidement.

    Alors, Microsoft soutient-il l’open source comme la corde soutient le pendu ? Si les deux présentations furent bien applaudies, notamment lors de la conclusion qui insistait sur le fait que ces évolutions étaient le résultat de la demande des clients, il convient évidemment d’adopter une lecture plus cynique de cette stratégie :

    • Cela reste une stratégie d’endiguement (containment), pour limiter l’emprise des logiciels libres chez ses clients, notamment les plus grands d’entre eux.
    • L’interopérabilité est un moyen de limiter cette emprise, notamment dans le monde des serveurs. Avec la consolidation des serveurs et la virtualisation, le risque est grand de voir Windows Server se faire marginaliser. Ainsi, pour Microsoft, il vaut mieux que Linux soit virtualisé dans des serveurs Windows que le contraire. D’où le partenariat avec Novell qui motive certainement une grande partie du boulot sur le noyau de Linux et ses drivers.
    • Microsoft a besoin de faire tourner les logiciels libres sous Windows (client et serveur) pour préserver son écosystème logiciel et éviter de justifier un passage à Linux parce qu’il s’y trouve des applications open source qui ne tourneraient pas sous Windows. La préservation du système d’exploitation sera toujours plus importante que celle de l’application !
    • Un peu comme chez IBM, les logiciels “Open Source” de Microsoft restent marginaux. Ce sont des outils divers, des drivers, des couches d’interopérabilité (dont on peut trouver un inventaire dans _MG_4004

      Philippe Montarges – Lien entre open source et innovation

      Cet intervenant est Président de l’Open World Forum (une Philippe Montarges au Salon Solution Linux 2010 (3) 

      Il y a une exception de taille : l’univers de l’Internet où l’open source est à l’origine d’innovations puisque c’est un espace où les principaux logiciels d’infrastructure et de développement logiciel sont tous open source ! On peut ainsi dire (de manière certes ampoulée) que l’open-source est consubstantiel à l’ouverture et à la standardisation de l’Internet.

      Bull et l’informatique responsable

      Jean-Pierre Laisné est une personnalité connue de longue date dans l’open source français. Il est chez Bull depuis plus d’une demi-douzaine d’années après avoir créé Linbox, une société qui ambitionnait de distribuer des PC sous Linux et s’est transformé depuis en SSLL. Jean-Pierre est fier d’appartenir à une entreprise qui a renoué avec la croissance ! Mais il est aussi le président de l’OW2 (ObjectWeb), un grand méta-projet de middleware open source d’origine essentiellement française (INRIA, Bull, etc).

      Il évoque l’importance d’une informatique responsable mais pour entrer tardivement dans le sujet par rapport au libre, après un long propos liminaire sur la “responsabilité sociale et environnementale” des entreprises.

      Jean-Pierre Laisne de Bull au Salon Solution Linux 2010 (9)

      Stands du salon

      Ma petite visite permettait de prendre la température de ce milieu…

      • Toujours autant d’associations de promotion des logiciels libres : APRIL, AFUL, etc. Et aussi régionales comme _MG_4062

        • Les associations professionnelles de l’open source foisonnent ! Entre la _MG_4077 

          • Le marketing de base dit “du pauvre” des exposants est classique : des mugs et des tee-shirts. L’offre logicielle est peu mise en valeur. C’est plutôt l’aspect communautaire qui prédomine, le salon étant une occasion de faire des rencontres, mais finalement, pas beaucoup de prosélytisme. Cela peut adopter un côté plus déjanté comme ce stand ci-dessous dont la finalité n’était pas claire (des militants anti-Hadopi ?).

          _MG_4068

          • Des projets de logiciels open source d’entreprise comme _MG_4061

            • Le matériel open source… ca existe aussi, et promu notamment par _MG_4058

              • Le wifi gratuit était promu par _MG_4064

                • Il y avait aussi un village tunisien. Et pour cause, la Tunisie est une destination intéressante de “nearshore” francophone.

                _MG_4085

                • Les grands acteurs : Bull, Ubuntu, Microsoft et Oracle. Mais plus d’IBM, qui se fait maintenant relativement discret sur l’open source d’un point de vue marketing. Finies les grandes déclarations d’il y a dix ans ? L’open source est devenue une routine pour l’activité de services d’IBM, mais un modèle soigneusement évité par les deux branches logicielles d’IBM, qui reposent sur un modèle commercial des plus traditionnel, et qui est la première source de marge opérationnelle du groupe.

                _MG_4090

                _MG_4059

                Il manque à ce petit tour d’horizon de l’open source entrevu lors de Solutions Linux un grand succès, un échec relatif, et une déception pour l’open source :

                Les succès de l’open source dans l’embarqué

                Le grand succès de l’open source, c’est clairement sa prédominance dans le marché des systèmes embarqués. Rares sont les set-top-boxes de la télévision numérique qui ne tournent pas sous Linux. Que ce soit la Freebox, le Cube de Canal+ ou autres LiveBox, toutes sont sous Linux et exploitent un grand nombre de “stacks” (briques) open source. Le tout étant cependant intégré dans des produits boite noire fermés.

                Freebox V5

                L’open source a également investi le marché des mobiles. Que ce soit avec Android dont la montée en puissance en fait l’un des principaux concurrents émergents de l’iPhone dans les smartphones, ou bien même avec Symbian, qui a mué de logiciel propriétaire en open source. L’open source est parfaitement adapté à un marché industriel où de grands acteurs construisent leur solution sur des briques open source en les maitrisant de bout en bout.

                Cela reste malgré tout un marché hybride ou se mêlent des briques open source et propriétaires pour constituer des offres plutôt “boite noire”.

                L’échec relatif sur le poste de travail

                Tout du moins dans les pays occidentaux ! Après un départ tonitruant (de Linux) en 2007, les netbooks sont maintenant à forte dominante Windows, surtout depuis que Windows 7 fonctionne parfaitement avec les processeurs Atom. Par contre, à l’échelle mondiale, près de 30% des netbooks seraient sous Linux.

                La part de marché de Linux sur les postes de travail n’a pas l’air d’augmenter significativement (située Linux Pratique

                Le plus grand succès de l’open source sur le poste de travail reste certainement Firefox qui a grignoté les parts de marché d’Internet Explorer au delà de toute espérance et même bien plus que ce permettent les nouvelles mesures imposées à Microsoft par la Commission Européenne. On peut aussi citer VLC, le logiciel de l’association Videolan, un standard pour toute forme de visualisation de vidéo. Finalement, à l’inverse de l’entreprise, les logiciels open source rentrent dans le grand public par les “couches hautes” plus que par l’infrastructure.

                L’impact sur l’industrie française du logiciel

                Le modèle collaboratif et économique de l’open source a souvent été mis en avant comme une opportunité de rendre l’Europe et la France plus indépendante des américains, et surtout une opportunité de différentiation économique. Résultat après plus de 10 ans d’efforts : les leaders du marché sont en majorité américains ou étrangers, et bien peu sont français, à fortiori, avec un business model viable.

                Malédiction de l’open source ? Invalidation de ce modèle de développement ? Pas vraiment car à l’échelle mondiale, il fonctionne plutôt bien pour un nombre croissant de catégories de logiciels comme nous l’avons vu dans les couches applicatives des logiciels d’entreprises.

                C’est plutôt un phénomène qui affecte déjà les éditeurs de logiciels commerciaux français et européens et aussi dans l’Internet : la difficulté à bénéficier d’un “first mover advantage”  et d’exporter, et surtout de s’implanter sur le marché américain qui structure tous les autres, en particulier dans le “btob”. Les éditeurs open source ne sont pas aidés car souvent créés par des entrepreneurs plus “geeks” que la moyenne, et donc avec un profil moins “business” (commercial, marketing).

                On a quelques bons exemples de logiciels open source français qui ont bien réussi à l’échelle mondiale grâce à une implantation aux USA : JBOSS (racheté par Red Hat) et plus récemment, Talend qui semble bien décoller. En Europe, il y a notamment MySQL (digéré à bon compte par Sun puis Oracle) ainsi que Alfresco (UK).

                A l’instar du reste de son économie du logiciel, l’open source en France est donc surtout un métier de services, dans la lignée d’un existant marqué par le poids de ce secteur de l’industrie informatique locale.

                Il y-a-t-il eu création de valeur d’un point de vue macro-économique ? L’équilibre est délicat à mesurer mais semble tout de même positif.

                • D’un côté, il y a eu transfert de valeur dans le périmètre des services entre certaines plateformes commerciales et les plateformes open source. De 30% à 50% de croissance annuelle depuis des années dans un marché qui croit au mieux à un gros chiffre selon le Syntec Informatique. Les éditeurs open source représentent par contre une très faible part du CA de l’industrie de l’édition. Ce qui est normal puisque la valeur se matérialise par du service et pas par des licences payantes.
                • De l’autre, la facture logicielle des clients a pu s’alléger lorsque les logiciels open source ont remplacé des logiciels propriétaires. La facture totale logicielle + services est donnée par les analystes et les clients comme plus faible dans les solutions open source que commerciales. Mais cela a autant pénalisé des éditeurs étrangers que des éditeurs français. D’un point de vue macro-économique, l’open source a donc permis de réduire un peu les importations, mais il n’a pas augmenté la production intérieure ni à fortiori les importations. Ce qui me fait dire depuis longtemps que pour un pays comme la France, la stratégie open source est plutôt une stratégie d’acheteur qu’une stratégie industrielle (sous-entendu : créatrice nette d’emploi et d’exportations). Elle a cependant certainement permis collectivement à diverses industries d’être plus efficaces, comme dans l’embarqué que nous avons déjà cité. D’autant plus que du point de vue de l’activité humaine et des compétences, les briques open source sont très présentes si ce n’est dominantes dans l’enseignement supérieur, la recherche, l’informatique industrielle et les développements sur Internet.

                Maintenant, pour les entreprises, open source ou pas, la bataille critique s’est déplacée vers le Saas et le cloud computing. Elle reproduit des schémas anciens avec des infrastructures bâties soit sur des briques open sources (LAMP et autres) ou bien propriétaires (soit au niveau des APIs comme chez Amazon, soit au niveau plateforme comme avec Microsoft Azure).

                Il n’est ainsi pas étonnant de retrouver une initiative d’infrastructure de cloud computing dans les projets numériques qui seront soutenus dans le cadre du grand emprunt. Mais là encore, si l’approche est trop locale et trop technique, il adviendra ce qu’il est advenu aux éditeurs de logiciels français du libre : une marginalisation. Le défi des porteurs de ce grand projet est de bien s’armer pour éviter cette fatalité.

                RRR

                 
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                Publié le 23 mars 2010 Post de | Google, Internet, Logiciels, Logiciels libres, Marketing, Microsoft | 12886 lectures

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Les 3 commentaires et tweets sur “Impressions du Salon Solutions Linux 2010” :

  • [1] - sxpert a écrit le 25 mars 2010 :

    le wifi etait disponible sur les trois jours à partir d’une liaison adsl fournie par Mozilla Europe.
    il y a peut etre eu des ralentissement, et nous avons été un moment à court d’adresses IP à distribuer (forgées dans notre garage ??), preuve du succes du dit réseau wifi gratuit !

    Raphaël Jacquot
    Secrétaire Fédération France Wireless

  • [2] - Olivier Ezratty a écrit le 25 mars 2010 :

    Merci Raphaël pour la précision et aussi pour l’initiative !

    Le nombre de réseaux Wifi fermés était en tout cas impressionnant lorsque j’ai cherché à me connecter pendant les plénières le mardi matin. Ce qui fait désordre en un pareil lieu !

  • [3] - antibug a écrit le 26 mars 2010 :

    Oui les réseaux fermés sur place était nombreux, chaque borne d’électricité de paris expo et un routeur wifi a par entière.
    Ce qui fait que sur un salon comme solution linux, on arrive a avoir plus de 100 bornes wifi…
    Un petit peu dur pour trouver la bonne 🙂




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Les photos et les bios de ces femmes du numérique sont présentés au complet sur le site QFDN ! Vous pouvez aussi visualiser les derniers portraits publiés sur mon propre site photo. Et ci-dessous, les 16 derniers par date de prise de vue, les vignettes étant cliquables.
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