L’un des fac­teurs clés de suc­cès de la Sili­con Val­ley sou­vent mis en avant est la taille et la concen­tra­tion de son écosys­tème. Il est cen­tré autour de l’université de Stand­ford à côté de laquelle se trouve Sand Hill Road à Palo Alto, la rue où sont ras­sem­blés l’essentiel des VC (socié­tés de capi­tal risque) qui comptent. Puis tout le reste autour à moins d’une demi-heure de route, notam­ment une palan­quée de socié­tés de ser­vices divers: avo­cats, spé­cia­listes en pro­priété indus­trielle, agences de design, agences de presse, agences de com­mu­ni­ca­tion, etc. Et sur­tout, au delà de mil­liers de star­tups, les sièges et/ou labo­ra­toires de R&D d’entreprises mon­diales puis­santes et pour­voyeuses d’emplois de haut niveau : Google, Yahoo, eBay, Sun, Cisco, Hewlett-Packard, IBM, etc. Le rôle de l’université de Stan­ford dans la Sili­con Val­ley, tout comme celui du MIT sur la côte est des USA, sont recon­nus comme fon­da­men­taux dans la créa­tion de ces écosys­tèmes d’innovations.

En Europe, notre frag­men­ta­tion de l’enseignement supé­rieur est endé­mique. Et l’approche la plus cou­rante pour essayer d’égaler la Sili­con Val­ley consiste à créer des écosys­tèmes très dis­tri­bués ou vir­tuels, faute de mieux. En esti­mant notam­ment que les tech­no­lo­gies de la com­mu­ni­ca­tion, exploi­tées de manière exem­plaire, per­mettent de s’affranchir des distances.

Est-ce donc la bonne approche ? Pas si sûr !

Nous avons quelques exemples sous la main :

  • Le “MIT Euro­péen” (Euro­pean Ins­ti­tute of Inno­va­tion and Tech­no­logy) est cours de créa­tion par l’Union Euro­péenne est un groupe d’universités dis­tri­bué sur plu­sieurs cam­pus euro­péen (Bar­ce­lone, etc). Elles sont regrou­pées trans­ver­sa­le­ment en “Know­ledge and Inno­va­tion Com­mu­ni­ties”… vir­tuels ! Dif­fi­cile d’atteindre la taille cri­tique avec cette approche dis­per­sée. Donc, peu de chances de recréer une Sili­con Val­ley ou quoi que ce soit d’approchant. Tout au plus va-t-on amé­lio­rer à la marge la recherche col­la­bo­ra­tive entre labo­ra­toires européens.

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  • Le concept des PRES (Pôles Régio­naux d’Enseignement Supé­rieur), lan­cés en avril 2006, et qui sont en train d’être mis en oeuvre comme Uni­vers­Sud Paris, regrou­pant l’Université d’Orsay, l’ENS Cachan, Supe­lec, Cen­trale Paris et d’autres. En région pari­sienne, nous avons égale­ment Paris­tech qui regroupe uni­que­ment des grandes écoles sou­cieuses de “res­ter entre elles” (Poly­tech­nique, cer­taines de ses écoles d’application, l’ENSAM, Agro et Phy­sique et Chi­mie Paris) et Paris Est Uni­ver­sité cen­tré autour de Marne la Val­lée. Ces struc­tures vir­tuelles pour­raient per­mettre d’atteindre une taille cri­tique vue des clas­se­ments inter­na­tio­naux et pour la com­mu­ni­ca­tion (les tra­vaux de recherche sont signés des PRES, par exemple “Uni­ver­Sud Paris”). Ils sont aussi des­ti­nés à favo­ri­ser la col­la­bo­ra­tion entre établis­se­ments, notam­ment entre uni­ver­si­tés et grandes écoles. Mais ce n’est pas suf­fi­sant car l’absence de rap­pro­che­ment phy­sique et de syn­chro­ni­sa­tion des offres d’enseignement limitent l’impact réel au niveau de la “cross-pollinisation”. Le rap­port ci-dessous qui date de sep­tembre 2007 est tou­jours d’actualité presque un an après. Il montre la com­plexité et la len­teur des rap­pro­che­ments entre établis­se­ments d’enseignement supérieur.

Rapport PRES

  • Les pôles de com­pé­ti­ti­vité, lan­cés en 2005. Ils sont par­fois arti­cu­lés autour d’un centre uni­ver­si­taire, mais sur­tout autour de grandes entre­prises. Ils sont trop mono­li­thiques dans leur approche - exclu­si­ve­ment mono­thé­ma­tique -, trop nom­breux (71) et n’ont pas donné lieu à une véri­table restruc­tu­ra­tion du ter­ri­toire (grandes écoles, uni­ver­si­tés, etc). Et on sou­poudre des sub­ven­tions d’un “fond d’aide inter­mi­nis­té­riel” sur des pro­jets après appel d’offre plus ou moins semes­triel (tout de même 830m€ sur 3 ans, détails ici), en plus des aides des diverses agences publiques (Oséo, ANR, et de la CDC) et de diverses exo­né­ra­tions fis­cales. Cette mise en réseau des entre­prises d’un même sec­teur est louée par ses béné­fi­ciaires. Mais pour quels résul­tats pro­bants à ce jour ? Le béné­fice avancé est “la mise en réseau” et la créa­tion d’un cer­tain nombre de par­te­na­riats entre labo­ra­toires, PME et grandes entre­prises. Le para­doxe est que ce genre de mise en réseau est plu­tôt fermé, et limité aux thèmes des pôles. Alors que l’innovation nait sou­vent de la ren­contre entre dis­ci­plines et mar­chés très différents.

image

Le hic avec tous ces écosys­tèmes vir­tuels, c’est qu’ils ne peuvent pas être aussi effi­caces que les écosys­tèmes du monde réel, très concen­trés géo­gra­phi­que­ment. Ce sont de nou­velles approches de gou­ver­nance, pas des rup­tures de fond per­met­tant de véri­table chan­ger la donne et créer des écosys­tèmes plus concen­trés et dynamiques.

Pour­quoi donc ? Parce que la créa­tion d’entreprises requiert une proxi­mité phy­sique entre ses prin­ci­paux acteurs. Elle requiert une forte rela­tion de confiance entre cher­cheurs, entre­pre­neurs, inves­tis­seurs et accom­pa­gna­teurs divers. D’où le besoin de ren­contres phy­siques mal­gré les pro­grès des outils de télé­com­mu­ni­ca­tion: visio­con­fé­rences, SkyPe, VOIP etc.

C’est un peu comme pour créer une bombe ato­mique ou même une cen­trale nucléaire : il faut créer une masse cri­tique sans cela, elles ne fonc­tionnent pas. Ici, c’est la même chose : sans concen­tra­tion des talents, l’écosystème n’éclot pas ou alors, il fonc­tionne au ralenti. On en est donc encore au stade de l’Uranium appau­vri qui sort à peine de la mine ! Sachant que l’on parle ici de l’impact dans la créa­tion de PME inno­vantes capables de se déve­lop­per rapidement.

Ceci n’est pas pour autant contra­dic­toire avec une évolu­tion majeure : le concept “d’innovation ouverte” qui voit le pro­ces­sus d’innovation dépas­ser de loin le cadre des labo­ra­toires de grandes entre­prises ou de recherche, et deve­nir très col­la­bo­ra­tif et fait de réuti­li­sa­tion et trans­ferts divers, main­te­nant à l’échelle pla­né­taire. Il faut donc d’un côté des masses cri­tiques, mais inter­con­nec­tées les uns aux autres. Et notam­ment, faire plus cir­cu­ler les élites de ces établis­se­ments dans les meilleurs équi­va­lents mondiaux.

La dif­fi­culté de créa­tion d’écosystèmes concen­trés “réels” réside dans le coût des restruc­tu­ra­tions phy­siques. Elles demandent des moyens finan­ciers consi­dé­rables, sortes de “plan Mar­shall” de l’enseignement supé­rieur et une vision à long terme. Et aussi, de pas­ser outre les baron­nies qui empêchent des regrou­pe­ments. Valé­rie Pécresse en fait actuel­le­ment l’expérience dans la mise en oeuvre des PRES qui vise ulti­me­ment à créer des rap­pro­che­ments phy­siques et des fusions d’établissements. L’approche actuelle et coer­ci­tive basée sur les finan­ce­ments des PRES, pour­rait len­te­ment abou­tir à quelques résultats.

Il serait cepen­dant pré­fé­rable que la voie soit tra­cée plus clai­re­ment vers des regrou­pe­ments. Cela demande une vision poli­tique forte, pas sim­ple­ment l’exercice d’une cer­taine forme de machia­vé­lisme. Même s’il faut savoir gérer la “concer­ta­tion” avant d’annoncer quoi que ce soit dans le pays. Pour l’instant, les chan­ge­ments sont trop lents à abou­tir, et le monde, lui, conti­nuer d’avancer plus vite que nous !


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Publié le 16 juin 2008 Post de Olivier Ezratty | Economie, Enseignement supérieur, Entrepreneuriat, France, Innovation, Startups | 5 commentaires

Les 5 commentaires sur “Ecosystèmes virtuels ou réels ?” :

  • [1] - jlc a écrit le 16 juin 2008 :

    Syn­thèse très inté­res­sante … comme d’hab.

    La sili­con val­ley n’est qu’un des nom­breux exemples de “clus­ters” inven­tés dans tous les pays, toutes les cultures et au cours des siècles. on peut citer par exemple Venise et Flo­rence au moment de la renaissance…

    Mais pour reve­nir à la sili­con Valey il ne faut pas oublier 2 éléments fon­da­men­taux:
    - elle n’est sou­te­nue par aucune gou­ver­nance ni publique, ni pri­vée: elle ne cor­res­pond à aucun ter­ri­toire admi­nis­tra­tif défi­nie, per­sonne ne l’organise ou plu­tot tout son écosys­tème
    - elle capte plus du tiers du capi­tal risque investi aux États-Unis soit envi­ron 30 Mds $ pour 2006: plus que le niveau de n’importe quel autre pays dans le monde.

    Cette confis­ca­tion du capi­tal risque n’est poli­ti­que­ment pas accep­table. Aucun homme poli­tique (ni même aux US) ne peut défendre une telle concen­tra­tion. Il faut donc sim­ple­ment consta­ter que ce modèle unique au monde n’est pas reproductible.

    Je regrette comme beau­coup le sou­pou­drage inutile des poles de com­pé­ti­ti­vité, je suis aussi très scep­tique sur le MIT euro­péen vir­tuel .… mais il est, je pense tota­le­ment illu­soire de faire accep­ter à des poli­tiques natio­naux (ou Euro­péens) une telle concen­tra­tion de moyen et qui serait d’ailleurs extrê­ment risqué.

    A la France d’innover aussi sur ce sujet et d’inventer son propre modèle (Une dizaine de pôle en France: c’est peut-être un bon objec­tif à la fois “accep­table” et qui per­mette une meilleure concen­tra­tion des talents). Cepen­dant quelque soit le modèle, si l’on veut voir des centres d’excellence se créer, il faut accep­ter que l’on en voit d’autres échouer: des écoles fer­més, des uni­ver­si­tés végé­tées, des labos supprimés…

    on en revient tou­jours au prin­cipe dar­wi­nien ou de shum­pe­ter (la des­truc­tion créa­trice). Voila le chal­lenge que nos poli­tiques, nos conci­toyens doivent accep­ter à droite comme à gauche…

  • Tout a fait d’accord avec toi, le rap­port de l’efficacité du vir­tuel contre le réel est un rap­port de 1 à 10. 10 pas­sés vir­tuel­le­ment valent 1 heure en réel…

    Le prin­cipe des pôles de com­pé­ti­ti­vité est bon, mais la mise en œuvre n’est pas du tout au niveau. Quand on voit des pôles mul­ti­ré­gio­naux, on ima­gine faci­le­ment que l’innovation spon­ta­née, celle créer par les ren­contres entre les gens ne peux pas avoir lieu.

    Alors effec­ti­ve­ment, nous avons 10 fois moins d’entreprise IT en France que dans la sili­con val­ley… mais en plus elles ne sont pas concen­trées dans un même espace phy­sique… c’est pas gagné !

  • [3] - Olivier Ezratty a écrit le 17 juin 2008 :

    Jlc, on en est bien loin de la Sili­con Valley !

    La Sili­con Val­ley ne “confisque” pas le capi­tal sciem­ment. Elle béné­fi­cie par effet de gra­vi­ta­tion de sa masse cri­tique. Et effec­ti­ve­ment, le reste des USA ne voit pas cela d’un bon oeil !

    La grande ques­tion est de savoir com­ment orien­ter l’action publique en Europe et en France pour ne pas trop s’éloigner des modèles qui fonc­tionnent bien.

    Pas évident…

  • Il y a un autre sujet qui mérite l’attention. Quand on cherche un centre de la Sili­con Val­ley, on pense à Stan­ford et en effet le tra­vail de Ter­man qui notam­ment contri­bua à la venue de Hew­lett et Packard à Palo Alto a été essentiel.

    Mais Intel a sa loin­taine ori­gine chez Fair­child en 1957. Les fon­da­teurs de Fair­child avaient eu suivi Sho­ck­ley, prix Nobel et inven­teur du tran­sis­tor. il semble que le monde du semi-conducteur est rela­ti­ve­ment peu de liens avec Stanford.

    Ensuite il y a PARC, le centre de recherche de Xerox, d’où est sorti la sou­ris (là il y a débat avec SRI), les inter­faces gra­phiques, l’ethernet, Adobe.

    Enfin il ne faut pas oublier Ber­ke­ley d’où est sorti l’esentiel de la concep­tion des cir­cuits électroniques.

    Tout ça pour dire qu’il y a eu (acci­den­tel­le­ment?) créa­tion simul­ta­née et / ou séquen­tielle de tech­no­lo­gies majeures à des endroits rela­ti­ve­ment décon­nec­tés. Et c’est sans doute une autre rai­son pour laquelle, il est impro­bable de faire une nou­velle SIli­con Valley…

  • [5] - Olivier Ezratty a écrit le 18 juin 2008 :

    Oui, bien sûr, il y a eu mélange de hasard et de cir­cons­tances favorables.

    On ne va pas par exemple s’amuser à créer des pôles de com­pé­ti­ti­vité (dans d’autres pays ou aux USA) dans des régions sis­miques ou connues pour la grandes fré­quence de leurs catas­trophes natu­relles pour créer le “sens du risque”.

    En France, on peut tout de même s’inspirer de ce qui est poten­tiel­le­ment repro­duc­tible de la Sili­con Val­ley. Et éviter de faire tout le contraire (sau­pou­drage des pôles de com­pé­ti­ti­vité, trop d’aide aux grandes boites, faible culture du risque, pas assez d’investissements privés, …).




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