Google = Microsoft ? (3)

Publié le 13 avril 2007 et mis à jour le 28 avril 2007 - 8 commentaires -
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Nous allons terminer ce tour d’horizon avec des aspects plus “people”. Je rajoute au passage une petite partie sur les approches d’écosystèmes, suites aux remarques de Julien Codorniou.

Les stratégies d’écosystèmes

Les deux sociétés en ont toutes les deux compris l’importance. Mais la nature de leur activité est telle que cette notion est nettement plus importante pour Microsoft que pour Google.

De tous temps, Microsoft a énormément investit sur son réseau de partenaires, un levier incontournable pour non seulement revendre ses produits, mais également les déployer et les compléter par des solutions métiers. La variété des marchés touchés par Microsoft les amène donc à déployer une stratégie partenaires tout azimut, notamment chez les éditeurs de logiciels, mais aussi les SSII, les revendeurs, les sociétés de formation, ainsi que chez les constructeurs de PC comme de périphériques. Et dans un registre plus difficile à mettre en oeuvre pour eux: les opérateurs télécoms et les médias. Les logiciels des plateformes Microsoft présentent une adhérence technique significative, qui créé une inertie de marché favorable à l’éditeur, en plus de leur intégration et interdépendance, qui en rajoute. D’où des relations avec les développeurs très anciennes et développées qui n’ont pas beaucoup d’équivalent dans l’industrie: Apple, Sun et dans une certaine mesure IBM et Oracle étant juste derrière (comme entreprises privées) dans les efforts consentis vis à vis de cette audience. Rien qu’en France, les relations développeurs de Microsoft représentent la moitié de l’effectif total de Google France!

Chez Google, l’écosystème de partenaires est à la fois plus simple et plus étroit. Ils n’ont pas besoin de revendeurs, pas besoin de SSII, ni de formateurs, et encore moins de constructeurs et de ces maudits pilotes de périphériques pour faire utiliser leurs sites Web. Leur approche développeur consiste à encourager les créateurs de sites Web à intégrer différents composants de Google comme AdSense ou Google Maps. Ils proposent également un intéressant moteur de recherche de codes sources: Google Code Search. Cette approche développeurs n’a pas encore porté tous ses fruits et pourrait être démultipliée dans les années à venir. L’adhérence de plate-forme chez Google n’est pas encore aussi significative que chez Microsoft. D’où des tactiques de placement du moteur de recherche dans les navigateurs, soit via des OEM qui préconfigurent des PCs sous Windows, soit par leur partenariat avec Firefox ou leur investissement dans

Le couple Bill Gates / Steve Ballmer a vécu pendant longtemps, depuis qu’ils ont fait Harvard ensemble au milieu des années 1970. Mais avant que Steve Ballmer devienne le numéro 1 de Microsoft, d’autres Présidents ont joué le rôle de numéro 2 sous Bill Gates, notamment Jon Shirley (1983-1990) et Mike Hallman (1990-1992). Dans les trois cas, ils apportaient une culture business, vente et marketing à la société, complémentaire de la culture à dominante technique de Bill Gates. Et aujourd’hui, Bill Gates se désengage progressivement de Microsoft, après 32 ans de services, Ballmer étant à la tête de la boite depuis 1998 (comme President) et 2000 (comme CEO). Comme sorte de CTO-méta-gourou, Gates a été plus ou moins remplacé par Ray Ozzie en 2006. Et même s’il est fortement teinté vente et marketing, Ballmer est d’une compétence technique fort honorable.

Chez Google, les fondateurs Larry Page et Sergei Brin ont tous les deux des traits communs avec ceux de Bill Gates: ils sont smart, ont un fort tropisme technique, et disposent d’un sixième sens business, même s’ils n’en sont pas les rois. Ils ont aussi créé leur boite très jeunes et ne sont pas de bons communicants. Aujourd’hui, ils jouent un rôle de direction technique chez Google, et se sont adjoints les services d’Eric Schmidt (le gars à la cravate au dessus), un CEO expérimenté passé chez Sun et Novell. Schmidt apporte la séniorité et une expérience globale du business dans la IT. Il a dirigé des groupes produits chez Sun. C’est également le cas de Steve Ballmer qui avait dirigé la Division produit en charge de Windows entre 1983 et 1992!

Dans les deux cas, le CEO actuel est arrivé après la création de la société : 5 ans pour Ballmer (en 1980) et 3 ans pour Schmidt (en 2001). Et la complémentarité comme la symbiose avec le ou les fondateurs est excellente.

La direction de ces deux entreprises rassemble ainsi une formule magique: des visionnaires technologiques accompagnés de businesmen et de managers qui savent ce que c’est de gérer des produits et des cycles de développement. Mais pas des financiers ni des consultants, que l’on a pu voir passer à la tête d’autres sociétés de la high-tech, avec plus ou moins de bonheur!

Mais la tête ne fait pas tout!

Management et ressources humaines

Là aussi, Google et Microsoft partagent quelques points communs intéressants.

Ils cherchent à recruter les meilleurs et s’en donnent les moyens. Ils se soucient plutôt bien de l’environnement de travail de leurs collaborateurs, au dessus de la moyenne de l’industrie. Et leurs dirigeants ont pas mal de points communs.

Les recrutements sont effectués en grande partie par une démarche des meilleurs étudiants sur les campus. Très attirants pour les jeunes diplômés comme les moins jeunes, ils traitent en masse des centaines de milliers de CV. Google a poussé le processus très loin en automatisant le tri des CV qu’ils reçoivent. Leur processus de sélection, notamment des développeurs, est très rigoureux et nécessite le passage d’entretiens avec de nombreux collaborateurs, managers ou non, de l’entreprise. Dans les deux boites, on peut ainsi facilement atteindre une dizaine d’entretiens avant d’être sélectionné. Dans les équipes de développement, la priorité est donnée au quotient intellectuel. Et chez Google, également à la capacité à travailler en équipe. Microsoft s’attache également à celà, mais a du progrès à faire en la matière.

Les sociétés recrutent également des pointures provenant d’autres acteurs ou de concurrents. On a vu récemment quelques transfuges passer de Microsoft vers Google, mais pas dans l’autre sens. Pour ces transfuges, une cure de jouvance peut-être, mais pas vraiment l’aventure car on ne peut pas dire qu’un passage chez Google relève d’une prise de risque fantastique. Parmi les transfuges, on compte Kai Fu-Lee, l’ancien patron de Microsoft Research en Chine, Vic Gundotra, ancien General Manager des Relations Développeurs et Adam Bosworth, un ex-Microsoft également ancien CTO de BEA Systems. 

Du côté de la vie des salariés et de leur compensation, les deux sociétés partagent également quelques points communs:

  • Elles valorisent on l’a vu “l’IQ” (Intellectual Quotient), les gens “rapides”, l’initiative et la prise de risque, et aussi la passion pour la technologie et ses usages. Elles tolèrent l’échec bien plus que la moyenne… surtout dans la mesure où elles ont toutes les deux les moyens de les absorber financièrement. Leur fonctionnement interne est largement basé sur le consensus et de grandes réunions. Les dirigeants développent les capacités analytiques de leurs managers: chez Microsoft, le système de gestion interne basé sur SAP et sur Siebel est plutôt bien construit et fournit des données sur les ventes, le marketing, les dépenses, etc, mises à jour en temps réel à l’échelle mondiale. Le déploiement de SAP chez Microsoft en 1997 a été l’un des plus réussis au monde de ce logiciel! Quand à Google, ils disposent du plus formidable outil statistique au monde permettant de savoir ce que font les utilisateurs de ses services et comment optimiser en temps réel la génération de revenu.
  • Les équipes produits semblent déconnectées des considérations business et terrain. Mais pas pour la même raison ni avec le même effet. Chez Microsoft, la culture technique des équipes produits conduit à une forme d’autisme, qui plus est assez américano-centrique. Cet autisme est couplé à une vision déformée du monde. Comme si tous les utilisateurs avaient le niveau de vie moyen de la région de Seattle (qui se porte bien aux USA) et achetaient un nouveau PC tous les ans et tous les gadgets qui sortent régulièrement. Cela aboutit à des produits qui ne rencontrent pas leur marché comme les UMPC ou les montres Spot. Ou à des décisions absurdes qui ne tiennent pas compte des utilisateurs (exemple récent qui m’agace particulièrement: on ne peut plus scanner une image directement sous Windows Vista ou sous Office 2007, ni utiliser sa Webcam directement, ou via Movie Maker). Chez Google, le découplage est dans le modèle économique lui-même: d’un côté, des équipes créent des services gratuits pour les utilisateurs. De l’autre, d’autres – y compris de R&D – travaillent à la monétisation de ces services une fois qu’ils ont rencontré leur audience. C’est un découplage très fort de la R&D et du marketing permis par le modèle économique du web.
  • Elles offrent un cadre de travail agréable et largement au dessus de la moyenne (snapshot Google Earth du Googleplex de Mountain View en Californie ci-dessous, et le campus principal de Microsoft à Redmond, dans l’Etat de Washington près de Seattle). Les boissons sont gratuites (chez les deux), et chez Google, cela va jusqu’aux repas. Manière indirecte d’encourager les collaborateurs à se défoncer sur place. Chez Microsoft, cela permet notamment de mener ces “marches de la mort” pendant la finalisation des produits, où les développeurs travaillent sans s’arrêter, semaine et week-end, sans même rentrer chez eux parfois.

 

Les 8 commentaires et tweets sur “Google = Microsoft ? (3)” :

  • [1] - Bob a écrit le 14 avril 2007 :

    Sur le sujet de la comm, la tactique de Google est de laisser les autres parler d’eux.

    Ex: en france, c’est le “new kid on the block 2.0” aka Louis Nauges, qui porte le discours agressif et anti-Microsoft, pour le compte de Google, et idem pour Firefox, où c’est tristan nitot qui porte la bonne parole et de la liberation du web tandis que Google encaisse et place des barres de recherche.

    Microsoft est trop bourrain pour se permettre ce genre de subtilités.

  • [2] - Olivier Ezratty a écrit le 14 avril 2007 :

    Microsoft aussi sait laisser d’autres parler d’eux. Mais une grosse boite doit s’exprimer elle-même pour être en contact avec ses clients et partenaires. Et pas seulement avec ses dirigeants. Mettre un visage humain sur des boites qui font peur n’est-il pas judicieux tout de même?

  • [3] - LVM a écrit le 14 avril 2007 :

    Sur l’implantation de Google, en plus des traditionnels navigateurs Web, je remarque qu’ils cherchent aussi à s’implanter dans les smartphones comme par exemple le futur iPhone d’Apple.
    D’ailleurs Eric Schmidt est membre du conseil d’administration de la firme à la pomme.
    Certains voient d’ailleurs là-dedans une sorte d’alliance secrète entre Google et Apple qui viserait plus ou moins à fragiliser MS.
    Qu’en pensez-vous ?

    Sur l’article de Paul Graham, je crois qu’il y a aussi beaucoup à raconter…

  • [4] - Olivier Ezratty a écrit le 14 avril 2007 :

    Les concurrents de Microsoft qui sont complémentaires entre eux ont naturellement tendance à s’allier effectivement. Mais je ne souscris pas trop à cette vision des stratégies “pour fragiliser untel ou untel” qui plus est secrètes. Il n’y a pas besoin de secret pour cacher la concurrence, ou la “concurralliance” dans certains cas, entre les différents protagonistes de la high-tech. C’est un éternel jeu de position où chacun gère au mieux son intérêt. Avant tout, il s’agit de se renforcer et d’améliorer l’accès au marché pour ses propres offres. La conséquence est une fragilisation des concurrents. Il est évident pour Google qu’une “place” sur l’iPhone est à optimiser. Et que de toutes façons, MS ne peut pas obtenir ce placement du fait de sa rivalité avec Apple, présente forte dans les mobiles que sur les ordinateurs personnels.

    Les stratégies qui consistent à d’abord fragiliser le concurrent avant de renforcer sa propre position sont risquées, voire perdantes. C’est par exemple le cas de Sun Microsystems et de son rachat de Star Office, devenu depuis OpenOffice. C’était clairement une stratégie de fragilisation de MS et d’office. Mais qu’est-ce que cela a rapporté à Sun? Pas grand chose. Même si au passage, cela a un peu gêné MS. Cela a surtout détourné l’attention de Sun d’ennuis sérieux qui touchaient leur offre serveur. Ennuis qui ont généré une baisse de CA et des plans de licenciements nombreux chez le constructeur ces dernières années. Par ailleurs, Sun n’a jamais vraiment réussi à être un acteur solide dans le logiciel. Ils se sont fait damer le pion par IBM, Oracle et BEA dans le middleware Java.

    Autre exemple plus ancien: le rachat de WordPerfect par Novell au début des années 1990. Résultat de l’obsession du patron de Novell de l’époque, Ray Noorda, de gêner Microsoft. Résultat désastreux!

    On pourrait objecter que ces deux histoires sont liées à MS et à sa dominance avec Office. Il y a en a sûrement d’autres de ce genre ailleurs. Attaquer un concurrent sans se donner les moyens de gagner les clients et d’en tirer un bénéfice commercial ne mêne à rien!

  • [5] - Leafar a écrit le 16 avril 2007 :

    Il y a une soirée consacré au triumvirat (Goog, MSft & Apple) sur Arte le 20… je pense que c’est une bonne piste pour continuer la réflexion.

  • [6] - ~laurent a écrit le 17 avril 2007 :

    J’aime beaucoup cette très bonne série d’article. Merci 🙂

    Une différence ? Le lien entre Google et ses clients est beaucoup plus faible que celui de Microsoft. Cela oblige en quelque sorte Google à devenir un “monopole bienveillant”, sinon il pourrait être rapidement remplacé :

    Je me permets de recopier ici un petit clin d’oeil :

    “Microsoft c’est un peu “l’ancienne génération”.
    J’ai signé un contrat de mariage avec des choses écrites en petit. Le divorce a été compliqué et ses avocats n’ont pas été drôles. Je dois dire qu’il n’en voulait qu’à mon argent. Je m’en suis aperçu trop tard.”

    “Avec Google nous vivons en union libre.
    C’est une histoire d’amour presque parfaite qui dure depuis des années.
    Il s’enrichit de ma présence. Comme il a peur que je le quitte pour un petit jeune, il doit toujours faire attention à me séduire. Vous imaginez que je suis content, je reviens le voir tous les jours.”

  • [7] - Olivier Ezratty a écrit le 17 avril 2007 :

    Oui, sachant que le contrat et le divorce, dans le cas de Google, n’ont rien à voir selon que l’on est un Internaute lambda ou un annonceur plus ou moins obligé par la force des choses de passer par eux!

  • [8] - Olivier Ezratty a écrit le 26 mai 2007 :

    Tient tient, ça commence…
    http://feeds.wired.com/~r/wired/topheadlines/~3/119643784/EU_GOOGLE_PRIVACY_PROBE
    La Commission Européenne s’intéresse à la politique de Google de stockage sur 2 ans des données relatives aux recherches des utilisateurs.

    Ironie de l’histoire, le représentant de Google à bruxelles sur le thème de la vie privée est un certain Peter Fleischer. C’est un ancien de Microsoft où il occupait un rôle voisin dans la Division Juridique en Europe.

    Et chose originale pour quelqu’un qui agit dans ce domaine, il entretient un blog: http://peterfleischer.blogspot.com/2007/04/la-protection-de-la-vie-prive-sur.html.




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