Google = Microsoft ? (3)

Publié le 13 avril 2007 et mis à jour le 28 avril 2007 - 8 commentaires -
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Nous allons ter­mi­ner ce tour d’horizon avec des aspects plus “people”. Je rajoute au pas­sage une petite par­tie sur les approches d’écosystèmes, suites aux remarques de Julien Codorniou.

Les stra­té­gies d’écosystèmes

Les deux socié­tés en ont toutes les deux com­pris l’importance. Mais la nature de leur acti­vité est telle que cette notion est net­te­ment plus impor­tante pour Micro­soft que pour Google.

De tous temps, Micro­soft a énor­mé­ment inves­tit sur son réseau de par­te­naires, un levier incon­tour­nable pour non seule­ment revendre ses pro­duits, mais égale­ment les déployer et les com­plé­ter par des solu­tions métiers. La variété des mar­chés tou­chés par Micro­soft les amène donc à déployer une stra­té­gie par­te­naires tout azi­mut, notam­ment chez les éditeurs de logi­ciels, mais aussi les SSII, les reven­deurs, les socié­tés de for­ma­tion, ainsi que chez les construc­teurs de PC comme de péri­phé­riques. Et dans un registre plus dif­fi­cile à mettre en oeuvre pour eux: les opé­ra­teurs télé­coms et les médias. Les logi­ciels des pla­te­formes Micro­soft pré­sentent une adhé­rence tech­nique signi­fi­ca­tive, qui créé une iner­tie de mar­ché favo­rable à l’éditeur, en plus de leur inté­gra­tion et inter­dé­pen­dance, qui en rajoute. D’où des rela­tions avec les déve­lop­peurs très anciennes et déve­lop­pées qui n’ont pas beau­coup d’équivalent dans l’industrie: Apple, Sun et dans une cer­taine mesure IBM et Oracle étant juste der­rière (comme entre­prises pri­vées) dans les efforts consen­tis vis à vis de cette audience. Rien qu’en France, les rela­tions déve­lop­peurs de Micro­soft repré­sentent la moi­tié de l’effectif total de Google France!

Chez Google, l’écosystème de par­te­naires est à la fois plus simple et plus étroit. Ils n’ont pas besoin de reven­deurs, pas besoin de SSII, ni de for­ma­teurs, et encore moins de construc­teurs et de ces mau­dits pilotes de péri­phé­riques pour faire uti­li­ser leurs sites Web. Leur approche déve­lop­peur consiste à encou­ra­ger les créa­teurs de sites Web à inté­grer dif­fé­rents com­po­sants de Google comme AdSense ou Google Maps. Ils pro­posent égale­ment un inté­res­sant moteur de recherche de codes sources: Google Code Search. Cette approche déve­lop­peurs n’a pas encore porté tous ses fruits et pour­rait être démul­ti­pliée dans les années à venir. L’adhérence de plate-forme chez Google n’est pas encore aussi signi­fi­ca­tive que chez Micro­soft. D’où des tac­tiques de pla­ce­ment du moteur de recherche dans les navi­ga­teurs, soit via des OEM qui pré­con­fi­gurent des PCs sous Win­dows, soit par leur par­te­na­riat avec Fire­fox ou leur inves­tis­se­ment dans Max­thon. Et enfin, avec des opé­ra­teurs tel­cos pour leurs solu­tions pour mobiles. Google pro­pose de plus d’excellents outils pour opti­mi­ser le tra­fic des sites, sur­tout Google Ana­ly­tics, déjà cité. Ce qui ali­mente notam­ment une com­po­sante clé de l’écosystème de Google: les Web agen­cies et autres socié­tés spé­cia­li­sées dans l’optimisation de tra­fic et de reve­nus publi­ci­taires. Plus récem­ment, Google a aussi lancé un pro­gramme par­te­naire entre­prises lié à ses offres dont on avait vu qu’elles étaient plus lourdes à com­mer­cia­li­ser que des ser­vices Inter­net. Google se dis­tingue aussi par la contri­bu­tion active à des pro­jets Open Source divers (Java, Eclipse, Linux, ODF, Python). Mais ils se gardent bien comme tant d’autres de confier leurs “bijoux de famille” à la com­mu­nauté open source!

Pour com­pa­rer le poids de l’approche déve­lop­peur des deux socié­tés, vous pou­vez jeter un petit coup d’oeil sur le site pour les déve­lop­peurs de Google (http://code.google.com) et celui de Micro­soft (http://msdn2.microsoft.com).

Il serait inté­res­sant de com­prendre com­ment sont orga­ni­sées les équipes com­mer­ciales de Google. Je sus­pecte que leur majo­rité est orien­tée vers les grands clients annon­ceurs. Chez MS, quasiment la moi­tié des forces de vente et avant-vente entre­prises et PME est tour­née vers les par­te­naires. Dans les acti­vi­tés grand public (MSN, XBOX), c’est proche de 100%.

Il y a un signe indi­rect qui montre que l’écosystème est moins impor­tant pour Google qu’il ne l’est pour Micro­soft: c’est la com­mu­ni­ca­tion. A l’instar d’Apple, Google a ten­dance a culti­ver le secret dans sa com­mu­ni­ca­tion. C’est en train de chan­ger dans le bon sens, mais le point de départ est très bas. Pre­nez juste le cas de la France: qui s’exprime dans les médias chez Google? Qui a un blog? Chez Micro­soft, la culture de com­mu­ni­ca­tion est beau­coup plus ouverte. Rien qu’en France, une bonne cin­quan­taine de per­sonnes sont en contact régu­lier avec la presse, une tren­taine ont leur blog, et une cen­taine inter­viennent dans des séminaires.

Une direc­tion multi-céphale

La tête de Google et de Micro­soft com­porte une direc­tion bicé­phale, voire tricéphale, et qui fonc­tionne dans la durée. Peu d’entreprises de high-tech ont réussi cette com­bi­nai­son. Steve Jobs est maître après Dieu chez Apple. Larry Ellis­son n’a pas bien géré sa coha­bi­ta­tion avec Ray Lane chez Oracle. Scott McNeally a été long­temps patron sans égal chez Sun Micro­sys­tems. Et dans pas mal d’autres endroits, le CEO n’est même pas le vrai patron, mais plu­tôt le Conseil d’Administration avec ses guerres de palais, comme chez Hewlett-Packard. Rares sont égale­ment les entre­prises comme Google ou Micro­soft ou la tête com­prend encore des diri­geants à forte culture technologique.

Le couple Bill Gates / Steve Ball­mer a vécu pen­dant long­temps, depuis qu’ils ont fait Har­vard ensemble au milieu des années 1970. Mais avant que Steve Ball­mer devienne le numéro 1 de Micro­soft, d’autres Pré­si­dents ont joué le rôle de numéro 2 sous Bill Gates, notam­ment Jon Shir­ley (1983-1990) et Mike Hall­man (1990-1992). Dans les trois cas, ils appor­taient une culture busi­ness, vente et mar­ke­ting à la société, com­plé­men­taire de la culture à domi­nante tech­nique de Bill Gates. Et aujourd’hui, Bill Gates se désen­gage pro­gres­si­ve­ment de Micro­soft, après 32 ans de ser­vices, Ball­mer étant à la tête de la boite depuis 1998 (comme Pre­sident) et 2000 (comme CEO). Comme sorte de CTO-méta-gourou, Gates a été plus ou moins rem­placé par Ray Ozzie en 2006. Et même s’il est for­te­ment teinté vente et mar­ke­ting, Ball­mer est d’une com­pé­tence tech­nique fort honorable.

Chez Google, les fon­da­teurs Larry Page et Ser­gei Brin ont tous les deux des traits com­muns avec ceux de Bill Gates: ils sont smart, ont un fort tro­pisme tech­nique, et dis­posent d’un sixième sens busi­ness, même s’ils n’en sont pas les rois. Ils ont aussi créé leur boite très jeunes et ne sont pas de bons com­mu­ni­cants. Aujourd’hui, ils jouent un rôle de direc­tion tech­nique chez Google, et se sont adjoints les ser­vices d’Eric Schmidt (le gars à la cra­vate au des­sus), un CEO expé­ri­menté passé chez Sun et Novell. Schmidt apporte la sénio­rité et une expé­rience glo­bale du busi­ness dans la IT. Il a dirigé des groupes pro­duits chez Sun. C’est égale­ment le cas de Steve Ball­mer qui avait dirigé la Divi­sion pro­duit en charge de Win­dows entre 1983 et 1992!

Dans les deux cas, le CEO actuel est arrivé après la créa­tion de la société : 5 ans pour Ball­mer (en 1980) et 3 ans pour Schmidt (en 2001). Et la com­plé­men­ta­rité comme la sym­biose avec le ou les fon­da­teurs est excellente.

La direc­tion de ces deux entre­prises ras­semble ainsi une for­mule magique: des vision­naires tech­no­lo­giques accom­pa­gnés de busi­nes­men et de mana­gers qui savent ce que c’est de gérer des pro­duits et des cycles de déve­lop­pe­ment. Mais pas des finan­ciers ni des consul­tants, que l’on a pu voir pas­ser à la tête d’autres socié­tés de la high-tech, avec plus ou moins de bonheur!

Mais la tête ne fait pas tout!

Mana­ge­ment et res­sources humaines

Là aussi, Google et Micro­soft par­tagent quelques points com­muns intéressants.

Ils cherchent à recru­ter les meilleurs et s’en donnent les moyens. Ils se sou­cient plu­tôt bien de l’environnement de tra­vail de leurs col­la­bo­ra­teurs, au des­sus de la moyenne de l’industrie. Et leurs diri­geants ont pas mal de points communs.

Les recru­te­ments sont effec­tués en grande par­tie par une démarche des meilleurs étudiants sur les cam­pus. Très atti­rants pour les jeunes diplô­més comme les moins jeunes, ils traitent en masse des cen­taines de mil­liers de CV. Google a poussé le pro­ces­sus très loin en auto­ma­ti­sant le tri des CV qu’ils reçoivent. Leur pro­ces­sus de sélec­tion, notam­ment des déve­lop­peurs, est très rigou­reux et néces­site le pas­sage d’entretiens avec de nom­breux col­la­bo­ra­teurs, mana­gers ou non, de l’entreprise. Dans les deux boites, on peut ainsi faci­le­ment atteindre une dizaine d’entretiens avant d’être sélec­tionné. Dans les équipes de déve­lop­pe­ment, la prio­rité est don­née au quo­tient intel­lec­tuel. Et chez Google, égale­ment à la capa­cité à tra­vailler en équipe. Micro­soft s’attache égale­ment à celà, mais a du pro­grès à faire en la matière.

Les socié­tés recrutent égale­ment des poin­tures pro­ve­nant d’autres acteurs ou de concur­rents. On a vu récem­ment quelques trans­fuges pas­ser de Micro­soft vers Google, mais pas dans l’autre sens. Pour ces trans­fuges, une cure de jou­vance peut-être, mais pas vrai­ment l’aventure car on ne peut pas dire qu’un pas­sage chez Google relève d’une prise de risque fan­tas­tique. Parmi les trans­fuges, on compte Kai Fu-Lee, l’ancien patron de Micro­soft Research en Chine, Vic Gun­do­tra, ancien Gene­ral Mana­ger des Rela­tions Déve­lop­peurs et Adam Bos­worth, un ex-Microsoft égale­ment ancien CTO de BEA Systems. 

Du côté de la vie des sala­riés et de leur com­pen­sa­tion, les deux socié­tés par­tagent égale­ment quelques points communs:

  • Elles valo­risent on l’a vu “l’IQ” (Intel­lec­tual Quo­tient), les gens “rapides”, l’initiative et la prise de risque, et aussi la pas­sion pour la tech­no­lo­gie et ses usages. Elles tolèrent l’échec bien plus que la moyenne… sur­tout dans la mesure où elles ont toutes les deux les moyens de les absor­ber finan­ciè­re­ment. Leur fonc­tion­ne­ment interne est lar­ge­ment basé sur le consen­sus et de grandes réunions. Les diri­geants déve­loppent les capa­ci­tés ana­ly­tiques de leurs mana­gers: chez Micro­soft, le sys­tème de ges­tion interne basé sur SAP et sur Sie­bel est plu­tôt bien construit et four­nit des don­nées sur les ventes, le mar­ke­ting, les dépenses, etc, mises à jour en temps réel à l’échelle mon­diale. Le déploie­ment de SAP chez Micro­soft en 1997 a été l’un des plus réus­sis au monde de ce logi­ciel! Quand à Google, ils dis­posent du plus for­mi­dable outil sta­tis­tique au monde per­met­tant de savoir ce que font les uti­li­sa­teurs de ses ser­vices et com­ment opti­mi­ser en temps réel la géné­ra­tion de revenu.
  • Les équipes pro­duits semblent décon­nec­tées des consi­dé­ra­tions busi­ness et ter­rain. Mais pas pour la même rai­son ni avec le même effet. Chez Micro­soft, la culture tech­nique des équipes pro­duits conduit à une forme d’autisme, qui plus est assez américano-centrique. Cet autisme est cou­plé à une vision défor­mée du monde. Comme si tous les uti­li­sa­teurs avaient le niveau de vie moyen de la région de Seat­tle (qui se porte bien aux USA) et ache­taient un nou­veau PC tous les ans et tous les gad­gets qui sortent régu­liè­re­ment. Cela abou­tit à des pro­duits qui ne ren­contrent pas leur mar­ché comme les UMPC ou les montres Spot. Ou à des déci­sions absurdes qui ne tiennent pas compte des uti­li­sa­teurs (exemple récent qui m’agace par­ti­cu­liè­re­ment: on ne peut plus scan­ner une image direc­te­ment sous Win­dows Vista ou sous Office 2007, ni uti­li­ser sa Web­cam direc­te­ment, ou via Movie Maker). Chez Google, le décou­plage est dans le modèle écono­mique lui-même: d’un côté, des équipes créent des ser­vices gra­tuits pour les uti­li­sa­teurs. De l’autre, d’autres - y com­pris de R&D - tra­vaillent à la moné­ti­sa­tion de ces ser­vices une fois qu’ils ont ren­con­tré leur audience. C’est un décou­plage très fort de la R&D et du mar­ke­ting per­mis par le modèle écono­mique du web.
  • Elles offrent un cadre de tra­vail agréable et lar­ge­ment au des­sus de la moyenne (snap­shot Google Earth du Goo­gle­plex de Moun­tain View en Cali­for­nie ci-dessous, et le cam­pus prin­ci­pal de Micro­soft à Red­mond, dans l’Etat de Washing­ton près de Seat­tle). Les bois­sons sont gra­tuites (chez les deux), et chez Google, cela va jusqu’aux repas. Manière indi­recte d’encourager les col­la­bo­ra­teurs à se défon­cer sur place. Chez Micro­soft, cela per­met notam­ment de mener ces “marches de la mort” pen­dant la fina­li­sa­tion des pro­duits, où les déve­lop­peurs tra­vaillent sans s’arrêter, semaine et week-end, sans même ren­trer chez eux parfois.

 

  • Elles attri­buent des actions ou des stock-options à l’ensemble de leurs col­la­bo­ra­teurs, et pas seule­ment aux mana­gers de haut niveau comme c’est encore le cas dans de nom­breuses boites de high-tech, même dans la Sili­con Val­ley. Chez Micro­soft il s’agit d’attributions d’actions depuis 2003 du fait d’un cours d’action sta­bi­lisé (depuis 2000, cf graphe sui­vant). Cela génère un effet de levier bien moins impor­tant que les stock-options qui avaient per­mis de géné­rer plus d’une dizaine de mil­lion­naires en $, sur­tout aux USA. Seuls les mana­gers de très haut niveau peuvent main­te­nant espé­rer y faire “for­tune”. Les attri­bu­tions d’actions pour les autres repré­sentent l’équivalent de moins d’un mois à deux/trois mois maxi­mum de salaire sup­plé­men­taire par an. C’est pas mal, et ils ne sont pas à plaindre par rap­port à plein d’autres sala­riés, mais cette rému­né­ra­tion se rap­proche pro­gres­si­ve­ment de la nor­male. Cela impacte la moti­va­tion interne qui n’est plus construite de la même manière que pen­dant les années 80 et 90, où beau­coup de col­la­bo­ra­teurs tra­vaillaient plus pour le plai­sir que pour satis­faire leurs besoins finan­ciers. Chez Google, le phé­no­mène se repro­duit déjà avec deux caté­go­ries de col­la­bo­ra­teurs: ceux qui sont arri­vés rela­ti­ve­ment tôt, jusqu’à la mi 2005 (cf graphe du cours de Google après celui de Micro­soft). Et ceux qui sont arri­vés après, ou qui arri­ve­ront quelques années avant que le cours de l’action de Google se sta­bi­lise, ce qui est iné­luc­table à terme. Lorsque, à même niveau de res­pon­sa­bi­lité, vous avez d’un côté des mil­lion­naires en dol­lar et des sala­riés que l’on qua­li­fiera de nor­maux, cela créé inévi­ta­ble­ment des dis­pa­ri­tés de com­por­te­ment. Exemple clas­sique: le mana­ger tout nou­veau qui encadre des col­la­bo­ra­teurs anciens dans la boite. Pas facile à gérer! Tout comme les départs inopi­nés de ceux qui peuvent pro­fi­ter de leurs stock-options. Ou alors au contraire, ceux qui s’accrochent à leur poste alors qu’ils ont atteint leur seuil de Peter depuis des années.

 

Mais Google est plus au soleil, à Moun­tain View dans la Sili­con Val­ley et l’essentiel des effec­tifs de Micro­soft (en R&D) sont au Nord : dans la plu­vieuse région de Seat­tle, quand ce n’est pas dans le grand froid de Fargo dans le North Dakota (pours les équipes de l’ex Great Plains). Mais si aujourd’hui, Google semble avoir lar­ge­ment le vent en poupe, Micro­soft conti­nue encore d’attirer du (très beau) monde!

Par contre, une dif­fé­rence de taille: avec ses 76000 col­la­bo­ra­teurs, Micro­soft n’évite mal­heu­reu­se­ment pas la bureau­cra­ti­sa­tion de son fonc­tion­ne­ment, phé­no­mène qui n’a pas encore tou­ché Google et ses 11000 et quelques per­sonnes, sur­tout dans ses équipes de développement.

Rela­tions institutionnelles

Il a fal­lut 20 ans à Micro­soft pour se lan­cer dans des actions de lob­bying actives, notam­ment à Washing­ton DC. Et 8 ans pour Google qui a par exemple démarré des recru­te­ments de lob­byistes en Europe en 2006.

La leçon de Micro­soft a été bien apprise, sou­vent à leurs dépends res­pec­tifs. Aux USA et en Europe, les pro­cé­dures anti­trust, démar­rées en 1990 avec la FTC puis relayées par le pro­cès anti­trust du DOJ on mar­qué les quinze der­nières années de l’histoire de Micro­soft. Ils sont tout de même pas­sés près d’un déman­tè­le­ment en 2000-2001, et ces dif­fé­rentes affaires anti­trust ont coûté au total au bas mot envi­ron $10B, prin­ci­pa­le­ment sous la forme d’accords à l’amiable avec des concur­rents (Sun, AOL, Real Net­works, Novell, etc) ou avec des Etats des USA et d’amendes Européennes.

Chez Google, les ennuis ont com­mencé récem­ment, en 2005/2006 et ont sur­tout concerné ses rela­tions avec la pro­priété intel­lec­tuelle et le droit d’auteur, mais dans des dif­fé­rents avec d’autres entre­prises pri­vées. Que ce soit avec la presse écrite en Bel­gique (qui a obtenu son déré­fé­ren­ce­ment du moteur de recherche de Google, ce qui soit-dit en pas­sant est une bien belle erreur de la part de ces médias), avec cer­tains pays qui voyaient d’un mau­vais oeil l’émergence de Google Books, ou avec les ayants droits du cinéma et de la télé­vi­sion avec le ser­vice YouTube.

Nos deux lea­ders qui veulent se déve­lop­per dans les pays émer­gents comme la Chine sont confron­tés au déli­cat équi­libre entre le res­pect des lois par­fois liber­ti­cides de ces pays et aux aspi­ra­tions de liberté et d’exemplarité du reste du monde. Jusqu’à pré­sent, ils ont choisi le res­pect de ces lois mal­gré le tollé que cela peut géné­rer. Et ils rentrent dans le mode “dam­mage control” pour éviter un effet de réso­nance trop fort dans les pays occidentaux.

La posi­tion domi­nante de Google n’a pas encore eu de réper­cus­sions juri­diques. Mal­gré des parts de mar­ché dans le search qui se rap­prochent de celles de Win­dows et Office: plus de 80% au Royaume Uni et en France semble-t-il, et 64% aux USA qui est un mar­ché plus com­pé­ti­tif pour eux. Les ennuis juri­diques de Micro­soft pro­ve­naient d’accusations d’abus de posi­tion domi­nante sur un point récur­rent: l’intégration. Que ce soit l’intégration d’Internet Explo­rer dans Win­dows (DOJ), de Win­dows Media Player dans Win­dows (Com­mis­sion Européenne) ou les liens entre Win­dows client et ser­veur (Com­mis­sion Euro­péenne). Chez Google, ce risque est moindre du fait de la nature Inter­net de leur acti­vité. Leurs outils sont dis­pa­rates et peu inté­grés. Et la page d’accueil de Google ne fait pas direc­te­ment la pro­mo­tion d’autres ser­vices de Google. Cela répond à la fois à une exi­gence de sim­pli­cité, mais relève peut-être égale­ment d’une pré­cau­tion juri­dique de bon aloi.

Chez Micro­soft, les rela­tions ins­ti­tu­tion­nelles couvrent un spectre très large de sujets tels que:

  • Il leur faut déjà faire homo­lo­guer les logi­ciels par les orga­nismes de sécu­rité idoines (DCSSI/SGDN en France, NSA aux USA, etc). C’est un pro­ces­sus tech­nique méconnu et indis­pen­sable pour pou­voir com­mer­cia­li­ser les logiciels.
  • Dans les pays émer­gents, ils poussent à l’adoption de dis­po­si­tions légis­la­tives pro­té­geant la pro­priété intel­lec­tuelle, préa­lable à toute acti­vité com­mer­ciale saine dans le domaine du logi­ciel commercial.
  • Ils font un lob­bying en faveur des bre­vets logi­ciels en Europe, même s’il n’est pas très déve­loppé contrai­re­ment aux théo­ries du com­plot ima­gi­nées chez les bien plus effi­caces (sur ce sujet) enne­mis des bre­vets logi­ciels des com­mu­nau­tés du logi­ciel libre. Mais le rejet du Par­le­ment Euro­péen de la pro­po­si­tion de Direc­tive de la Com­mis­sion Euro­péenne sur les bre­vets en 2005 n’est pas si grave que cela pour MS car les bre­vets concer­nant les logi­ciels - de MS comme des autres - sont accep­tés par l’Office Euro­péen des Bre­vets. Le cadre juri­dique manque juste de clarté!
  • Le sujet des droits d’auteurs et des DRM bouillonne en ce moment. Avec une posi­tion d’équilibriste car l’assimilation poten­tielle des logi­ciels aux conte­nus cultu­rels, pro­té­gés tous les deux par le droit d’auteur, peut avoir des effets induits néga­tifs pour le logi­ciel. Les éditeurs ne ver­raient évidem­ment pas d’un bon oeil la notion de copie pri­vée être asso­ciée aux logiciels.
  • Les ques­tions concer­nant l’inter­opé­ra­bi­lité à l’heure ou l’Europe et des pays comme la France édictent des réfé­ren­tiels d’interopérabilité pour l’informatique des ser­vices publics. Cadres qui pour­raient indi­rec­te­ment inter­dire l’usage de logi­ciels comme MS Office dans les ser­vices publics. Micro­soft doit à la fois gérer les rela­tions avec les orga­nismes de nor­ma­li­sa­tion (ECMA, ISO, etc) pour faire adop­ter les spé­ci­fi­ca­tions de cer­tains de ses pro­duits comme stan­dards, et avec les admi­nis­tra­tions en charge de ces cadres d’interopérabilité pour pro­mou­voir sa propre approche d’ouverture.
  • Des ques­tions de société comme la pro­tec­tion de l’enfance sur Inter­net, liée à l’activité MSN, la pro­tec­tion de la vie pri­vée, inté­grée notam­ment dans les rela­tions avec les orga­nismes du type CNIL, tout comme la place des TIC dans l’éducation.
  • Ils s’impliquent pour pro­mou­voir le rôle des TIC dans le déve­lop­pe­ment écono­mique, notam­ment au niveau des PME, où Micro­soft est très actif, ou dans les par­te­na­riats avec la recherche publique, déjà évoqués.

Il est pro­bable que Google ait à s’impliquer plus dans nombre de ces sujets dans les années à venir! Ils sont sou­vent d’ordre défen­sif pour le busi­ness, mais ils prennent sou­vent la forme d’une meilleure inté­gra­tion avec la société civile et poli­tique sur des ques­tions de société aux­quelles ils ne peuvent pas échap­per. Les rela­tions ins­ti­tu­tion­nelles avec les pou­voirs publics et légis­la­teurs sont inti­me­ment liées à la ges­tion de l’image de la société. Dans le cas de Google, ils ont d’ailleurs mis les deux acti­vi­tés sous la même cas­quette: celle d’un VP, Elliot Schrage, spé­cia­liste de ce que l’on appelle la res­pon­sa­bi­lité sociale des entre­prises (Cor­po­rate Social Responsibility).

Les deux entre­prises doivent gérer leur puis­sance réelle ou per­çue par le mar­ché. Voir à ce sujet deux articles récents inté­res­sants: “Is Google Too Power­ful? paru dans Busi­ness Week, et “Micro­soft is dead” de Paul Gra­ham qui fait réfé­rence au fait que Micro­soft ne fait main­te­nant plus peur. L’impact de la domi­nance est tel que les frayeurs des plus ration­nelles aux plus irra­tion­nelles émergent. La peur d’un nou­veau “big bro­ther” est tou­jours pré­sente. Cer­tains s’inquiètent ainsi des capa­ci­tés de trans­mis­sions de fibres optiques déme­su­rées acquises par Google! Des peurs fleu­rissent en Europe où l’on n’apprécie pas trop l’émergence d’acteurs mon­diaux domi­nants pro­ve­nant d’outre-Atlantique. D’où le (labo­rieux) lan­ce­ment de Gali­léo pour concur­ren­cer le GPS amé­ri­cain, celui du (tout aussi incer­tain) moteur de recherche fran­çais Quaero, qui n’est même pas un pro­jet euro­péen. Et nom­breux sont ceux en Europe qui poussent au déve­lop­pe­ment des logi­ciels libres dans l’espoir de réduire leur dépen­dance vis à vis de Microsoft.

Pour ter­mi­ner ces trois posts, signa­lons que les com­pa­rai­sons entre Google et “le reste du monde” sont nom­breuses. Cer­tains ont même com­paré Google à Star­Bucks. Pour dire que le busi­ness model de Google était plus effi­cace, car repo­sant moins sur des hommes pour fonc­tion­ner. Vous pour­rez égale­ment consul­ter avec inté­rêt cette récente inter­view d’Eric Schmidt, le CEO de Google, parue dans Wired.

Aurais-je oublié d’autres points com­muns? Sûre­ment! A vous de les trou­ver maintenant!

Un des lec­teurs de ce blog a annoncé attendre la ver­sion PDF de ces trois posts. Je m’y attè­le­rai en fonc­tion des com­men­taires de lec­teurs et com­plé­ments d’information gla­nés dans les jours qui viennent.


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Publié le 13 avril 2007 Post de Olivier Ezratty | Communication, Google, Internet, Management, Microsoft | 8 commentaires

Les 8 commentaires sur “Google = Microsoft ? (3)” :

  • [1] - Bob a écrit le 14 avril 2007 :

    Sur le sujet de la comm, la tac­tique de Google est de lais­ser les autres par­ler d’eux.

    Ex: en france, c’est le “new kid on the block 2.0″ aka Louis Nauges, qui porte le dis­cours agres­sif et anti-Microsoft, pour le compte de Google, et idem pour Fire­fox, où c’est tris­tan nitot qui porte la bonne parole et de la libe­ra­tion du web tan­dis que Google encaisse et place des barres de recherche.

    Micro­soft est trop bour­rain pour se per­mettre ce genre de subtilités.

  • [2] - Olivier Ezratty a écrit le 14 avril 2007 :

    Micro­soft aussi sait lais­ser d’autres par­ler d’eux. Mais une grosse boite doit s’exprimer elle-même pour être en contact avec ses clients et par­te­naires. Et pas seule­ment avec ses diri­geants. Mettre un visage humain sur des boites qui font peur n’est-il pas judi­cieux tout de même?

  • [3] - LVM a écrit le 14 avril 2007 :

    Sur l’implantation de Google, en plus des tra­di­tion­nels navi­ga­teurs Web, je remarque qu’ils cherchent aussi à s’implanter dans les smart­phones comme par exemple le futur iPhone d’Apple.
    D’ailleurs Eric Schmidt est membre du conseil d’administration de la firme à la pomme.
    Cer­tains voient d’ailleurs là-dedans une sorte d’alliance secrète entre Google et Apple qui vise­rait plus ou moins à fra­gi­li­ser MS.
    Qu’en pensez-vous ?

    Sur l’article de Paul Gra­ham, je crois qu’il y a aussi beau­coup à raconter…

  • [4] - Olivier Ezratty a écrit le 14 avril 2007 :

    Les concur­rents de Micro­soft qui sont com­plé­men­taires entre eux ont natu­rel­le­ment ten­dance à s’allier effec­ti­ve­ment. Mais je ne sous­cris pas trop à cette vision des stra­té­gies “pour fra­gi­li­ser untel ou untel” qui plus est secrètes. Il n’y a pas besoin de secret pour cacher la concur­rence, ou la “concur­ral­liance” dans cer­tains cas, entre les dif­fé­rents pro­ta­go­nistes de la high-tech. C’est un éter­nel jeu de posi­tion où cha­cun gère au mieux son inté­rêt. Avant tout, il s’agit de se ren­for­cer et d’améliorer l’accès au mar­ché pour ses propres offres. La consé­quence est une fra­gi­li­sa­tion des concur­rents. Il est évident pour Google qu’une “place” sur l’iPhone est à opti­mi­ser. Et que de toutes façons, MS ne peut pas obte­nir ce pla­ce­ment du fait de sa riva­lité avec Apple, pré­sente forte dans les mobiles que sur les ordi­na­teurs personnels.

    Les stra­té­gies qui consistent à d’abord fra­gi­li­ser le concur­rent avant de ren­for­cer sa propre posi­tion sont ris­quées, voire per­dantes. C’est par exemple le cas de Sun Micro­sys­tems et de son rachat de Star Office, devenu depuis Ope­nOf­fice. C’était clai­re­ment une stra­té­gie de fra­gi­li­sa­tion de MS et d’office. Mais qu’est-ce que cela a rap­porté à Sun? Pas grand chose. Même si au pas­sage, cela a un peu gêné MS. Cela a sur­tout détourné l’attention de Sun d’ennuis sérieux qui tou­chaient leur offre ser­veur. Ennuis qui ont généré une baisse de CA et des plans de licen­cie­ments nom­breux chez le construc­teur ces der­nières années. Par ailleurs, Sun n’a jamais vrai­ment réussi à être un acteur solide dans le logi­ciel. Ils se sont fait damer le pion par IBM, Oracle et BEA dans le midd­le­ware Java.

    Autre exemple plus ancien: le rachat de Word­Per­fect par Novell au début des années 1990. Résul­tat de l’obsession du patron de Novell de l’époque, Ray Noorda, de gêner Micro­soft. Résul­tat désastreux!

    On pour­rait objec­ter que ces deux his­toires sont liées à MS et à sa domi­nance avec Office. Il y a en a sûre­ment d’autres de ce genre ailleurs. Atta­quer un concur­rent sans se don­ner les moyens de gagner les clients et d’en tirer un béné­fice com­mer­cial ne mêne à rien!

  • [5] - Leafar a écrit le 16 avril 2007 :

    Il y a une soi­rée consa­cré au trium­vi­rat (Goog, MSft & Apple) sur Arte le 20… je pense que c’est une bonne piste pour conti­nuer la réflexion.

  • J’aime beau­coup cette très bonne série d’article. Merci :-)

    Une dif­fé­rence ? Le lien entre Google et ses clients est beau­coup plus faible que celui de Micro­soft. Cela oblige en quelque sorte Google à deve­nir un “mono­pole bien­veillant”, sinon il pour­rait être rapi­de­ment remplacé :

    Je me per­mets de reco­pier ici un petit clin d’oeil :

    “Micro­soft c’est un peu “l’ancienne géné­ra­tion”.
    J’ai signé un contrat de mariage avec des choses écrites en petit. Le divorce a été com­pli­qué et ses avo­cats n’ont pas été drôles. Je dois dire qu’il n’en vou­lait qu’à mon argent. Je m’en suis aperçu trop tard.”

    “Avec Google nous vivons en union libre.
    C’est une his­toire d’amour presque par­faite qui dure depuis des années.
    Il s’enrichit de ma pré­sence. Comme il a peur que je le quitte pour un petit jeune, il doit tou­jours faire atten­tion à me séduire. Vous ima­gi­nez que je suis content, je reviens le voir tous les jours.”

  • [7] - Olivier Ezratty a écrit le 17 avril 2007 :

    Oui, sachant que le contrat et le divorce, dans le cas de Google, n’ont rien à voir selon que l’on est un Inter­naute lambda ou un annon­ceur plus ou moins obligé par la force des choses de pas­ser par eux!

  • [8] - Olivier Ezratty a écrit le 26 mai 2007 :

    Tient tient, ça com­mence…
    http://feeds.wired.com/~r/wired/topheadlines/~3/119643784/EU_GOOGLE_PRIVACY_PROBE
    La Com­mis­sion Euro­péenne s’intéresse à la poli­tique de Google de sto­ckage sur 2 ans des don­nées rela­tives aux recherches des utilisateurs.

    Iro­nie de l’histoire, le repré­sen­tant de Google à bruxelles sur le thème de la vie pri­vée est un cer­tain Peter Flei­scher. C’est un ancien de Micro­soft où il occu­pait un rôle voi­sin dans la Divi­sion Juri­dique en Europe.

    Et chose ori­gi­nale pour quelqu’un qui agit dans ce domaine, il entre­tient un blog: http://peterfleischer.blogspot.com/2007/04/la-protection-de-la-vie-prive-sur.html.




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