Les clivages de la présidentielle sur le numérique 4

Publié le 24 février 2012 et mis à jour le 21 mai 2013 - 3 commentaires -
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Après l’entrée en matière, les entre­prises inno­vantes et l’enseignement, voici la suite de cette série sur les cli­vages de la pré­si­den­tielle 2012 sur le numé­rique et qui va sur le numé­rique dans l’Etat. Sui­vront ensuite dans une der­nière par­tie le très haut débit, l’économie des conte­nus et la régulation.

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Cli­vages #3 : le numé­rique dans l’Etat

Les syn­di­cats pro­fes­sion­nels et les grands par­tis poli­tiques s’accordent sur le besoin de pour­suivre la moder­ni­sa­tion de l’Etat par le numé­rique. Les nuances sont dans le “comment” !

L’interminable chan­tier de la e-administration

Pour Bruno Van­ryb du col­lège Edi­teurs de Logi­ciels du Syn­tec Numé­rique, la e-administration entrai­nera le reste et notam­ment l’équipement numé­rique des PME qui est tou­jours à la traine, notam­ment dans le com­merce en ligne. Ce serait moins cou­teux que les inci­ta­tions directes vers les PME, tel ce “cré­dit numé­rique” pro­posé par Syn­tec Numé­rique pour les encou­ra­ger à inves­tir dans le numérique.

Pour Emma­nuel Le Chypre (L’Expansion) entendu lors de la table ronde du 15 février orga­ni­sée par Syn­tec Numé­rique, la France est très en retard dans la réforme de l’Etat et de l’administration, même vis à vis des pays socio-démocrates scan­di­naves. La paye des fonc­tion­naires occupe 10000 per­sonnes alors qu’un logi­ciel per­met­trait de pas­ser à 6000 per­sonnes. La sai­sie des rap­ports des poli­ciers se fait au Royaume Uni avec des solu­tions mobiles fran­çaises ! Mais pas en France, d’où les bien connues pertes de temps dans les com­mis­sa­riats et des poli­ciers qui ne sont pas assez sur le terrain.

Cer­tains en pro­fitent pour pro­mou­voir leur sec­teur d’activité. C’est le cas des indus­triels de la sécu­rité numé­rique qui demandent un pro­gramme mas­sif d’équipement en outils de sécu­rité numé­rique, notam­ment dans la sphère publique (vu dans les pro­po­si­tions de la FIEEC). La ficelle est un peu grosse pour pas­ser telle que mais le besoin est là !

Côté e-administration, Laure de la Rau­dière évoquait dans la table ronde de Syn­tec Numé­rique le verre à moi­tié plein : la Réforme Géné­rale des Poli­tiques Publiques et les 70% des pro­cé­dures admi­nis­tra­tives qui sont main­te­nant déma­té­ria­li­sées, la plus connue étant la décla­ra­tion en ligne de l’impôt sur le revenu, adop­tée par plus de la moi­tié des foyers. Le por­tail services-public.fr a été créé en 2001 et des dizaines de pro­cé­dures admi­nis­tra­tives en ligne y sont dis­po­nibles. La France est par ailleurs plu­tôt bien pla­cée pour son admi­nis­tra­tion élec­tro­nique dans les bench­marks, sans être dans le pelo­ton de tête pour autant.

Laure de la Rau­dière fixe au pas­sage un objec­tif majeur pour la pro­chaine man­da­ture : le pas­sage d’une logique de contrôle à une logique de ser­vice. De son côté, Fleur Pel­le­rin dénon­çait l’aspect pure­ment comp­table et aveugle de la RGPP, notam­ment dans la réduc­tion des effec­tifs géné­rée par le non rem­pla­ce­ment d’un départ à la retraite d’un fonc­tion­naire sur deux. Le rap­port d’exécution de la RGPP au niveau de Bercy montre qu’il faut nuan­cer ce pro­pos : les évolu­tions impul­sées dans la cadre de la RGPP ont aussi été qualitatives !

La e-administration com­prend aussi l’Open Data et son impact à la fois pour la démo­cra­tie et les contre-pouvoirs et pour engen­drer des oppor­tu­ni­tés de créa­tion de valeur avec les entre­prises. Le PS milite pour une mise à dis­po­si­tion gra­tuite des don­nées publiques sans auto­ri­sa­tion préa­lable. Mais la mis­sion ETALAB mise en place en 2011 par Fran­çois Fillon est déjà sur la lan­cée, avec une pra­tique qui va dans ce sens, sta­tuant que tout ce qui n’est pas ini­tia­le­ment déclaré comme confi­den­tiel devrait être libre d’accès dans le por­tail data.gouv.fr. Dans le débat poli­tique, le PS cri­tique le gou­ver­ne­ment pour ne pas être allé assez loin dans l’Open Data mais dans les faits, les blo­cages sont plus admi­nis­tra­tifs que poli­tiques. Sans comp­ter les col­lec­ti­vi­tés locales qui sont aussi pour­voyeuses de don­nées, mais encore très peu nom­breuses : il n’y a à ce stade qu’un seul Conseil Géné­ral et quelques villes qui publient leurs don­nées dans le por­tail de l’Etat. Elles sont moins avan­cées en géné­ral, faute de res­sources suf­fi­santes pour pré­pa­rer et publier les don­nées, sachant que très sou­vent, cela répond à des demandes ponc­tuelles de citoyens, médias, asso­cia­tions voire d’entreprises.

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Il sub­siste aussi un débat un peu sté­rile sur les for­mats de don­nées, dont cer­tains sont encore pro­prié­taires. Il s’agit sur­tout des don­nées de l’INSEE dont le volume gonfle les sta­tis­tiques du por­tail Open Data du gou­ver­ne­ment. Et encore, il s’agit de fichiers Excel “plats”. A vrai dire, un véri­table Open Data devrait conte­nir des “APIs” dis­po­nibles sous forme de web ser­vices et pas seule­ment des fichiers acces­sibles sur des sites web. On n’y est pas encore ! Dans les faits, la vitesse d’avancée de l’Open Data dépend de celle de l’administration. C’est le rôle du poli­tique et de l’exécutif que de l’accélérer, là encore, avec une logique prag­ma­tique orien­tée vers les citoyens et les entreprises.

Deux exemples de lacunes: dans mon tra­vail de recherche d’information pour rédi­ger cette série d’article, je n’ai trouvé aucune don­née sur le Cré­dit Impôt Recherche dans le por­tail Data.Gouv.Fr (cf illus­tra­tion ci-dessus). Pour ce faire, il faut grap­piller à droite et à gauche ces don­nées dans les rap­ports par­le­men­taires et ceux de la Cour des Comptes. Le second, sou­levé par Gilles Babi­net : Pôle Emploi qui s’obstine à ne pas vou­loir publier ses don­nées alors que cela per­met­trait à des entre­prises du sec­teur privé de contri­buer à flui­di­fier le mar­ché de l’emploi.

Un Etat finan­ceur ou client ?

Alors, faut-il un Etat client ou un état finan­ceur de l’innovation ? La meilleure source de finan­ce­ment d’une PME inno­vante, ce sont ses clients ! L’Etat client peut être une bonne réfé­rence. Il peut impul­ser le déploie­ment d’innovations dans un tas de domaines en jouant mieux son rôle de client. En réal­louant une par­tie de ses aides diverses à des pro­jets d’investissements, il pour­rait impac­ter plus posi­ti­ve­ment l’écosystème fran­çais de l’innovation.

Aux USA, l’Etat fédé­ral est plus client que finan­ceur, notam­ment via la DARPA, leur équi­va­lent de notre DGA, la NASA mais aussi la NSA qui est un énorme consom­ma­teur de tech­no­lo­gies numé­riques de pointe. En France, l’Etat est trop finan­ceur de R&D, sans que cela soit direc­te­ment relié à ses propres besoins et pro­jets. Comme l’Etat est aussi défi­cient dans sa conduite des pro­jets numé­riques et qu’il est mau­vais payeur, il joue mal son rôle de client. L’Etat doit donc mieux for­mer ses agents à la conduite de pro­jets com­plexes, adop­ter les méthodes “lean” et de “cus­to­mer deve­lop­ment” et aussi payer dans des délais rai­son­nables ses four­nis­seurs, ne serait-ce qu’en res­pec­tant la loi qui les fixe à un maxi­mum de deux mois.

Comme cela ne mange pas trop de pain, les orga­ni­sa­tions pro­fes­sion­nelles comme les par­tis poli­tiques sont assez d’accord sur le besoin de déve­lop­per les nou­veaux usages qui relèvent des com­pé­tences du ser­vice public comme dans la e-santé et la e-éducation. Le pro­gramme de l’UMP de juin 2011 est par­ti­cu­liè­re­ment détaillé sur ces deux points. Comme pour la e-administration, les dif­fi­cul­tés ren­con­trées sont opé­ra­tion­nelles plus que poli­tiques. Il faut déjà faire avec les nom­breuses pro­fes­sions qui peuvent être réti­centes au chan­ge­ment, qu’il s’agisse des ensei­gnants ou des pra­ti­ciens de santé, mais aussi avec les pré­oc­cu­pa­tions légi­times concer­nant la pro­tec­tion de la vie pri­vée. Il faut ensuite bien conduire ces pro­jets et le fameux Dos­sier Médi­cal Per­son­na­lisé a mon­tré que ce n’était pas le fort de l’Etat et des orga­nismes de santé pari­taires impliqués.

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La sem­pi­ter­nelle ques­tion du Small Busi­ness Act revient à chaque élec­tion. Tout le monde le pro­pose, y com­pris le PS qui écrit “qu’une entre­prise a d’abord besoin de clients”. Il fau­drait pri­vi­lé­gier les PME dans la com­mande publique, et notam­ment pour les PME. Qui cela pourrait-il concer­ner ? Essen­tiel­le­ment les éditeurs de logi­ciels spé­cia­li­sés. Pour les SSII, les plus grandes sont méca­ni­que­ment favo­ri­sées par le lotis­se­ment “en gros mor­ceaux” des pro­jets. La Loi de Moder­ni­sa­tion de l’Economie de juillet 2008 a intro­duit une clause per­met­tant de favo­ri­ser les PME à hau­teur de 25% des appels d’offres, mais sans que cela soit coer­ci­tif. Cela n’a donc pas eu d’effets notables. Comme de toutes manières, ce dis­po­si­tif n’est pas appli­qué de manière sec­to­rielle, l’Etat peut se rat­tra­per d’un sec­teur d’activité (BTP) sur l’autre (numé­rique). La per­ti­nence d’un SBA à la fran­çaise deman­de­rait à ce qu’il soit un mini­mum sec­to­risé pour éviter ces effets de bord.

D’autres approches existent qui vont au-delà de la rela­tion Etat / PME. Il y a par exemple l’association Pacte PME qui agit dans le déve­lop­pe­ment des par­te­na­riats entre grands groupes et PME. Contrai­re­ment à ce que cer­tains ima­ginent, le Small Busi­ness Act amé­ri­cain ne régit en rien les rela­tions entre PME et grandes entre­prises pri­vées ! Il ne couvre d’ailleurs que l’Etat fédé­ral, et pas les ser­vices publics des 50 Etats !

Enfin, les 25% de com­mandes publiques fédé­rales alloués aux PME ne sont qu’un tout petit aspect du Small Busi­ness Act amé­ri­cain ! Et elles sont rare­ment uti­li­sées par les entre­prises inno­vantes du numé­rique. Le reste est tou­jours éludé par nos poli­tiques et même par les asso­cia­tions pro­fes­sion­nelles, tels les fonds d’amorçages SBIC garan­tis par la Small Busi­ness Agency ! La Small Busi­ness Admi­nis­tra­tion garan­tit aussi les prêts pri­vés aux PME à hau­teur de 75%, mais nous avons déjà l’équivalent en France avec la garan­tie Oséo.

Quelle stra­té­gie industrielle ?

En matière de réin­dus­tria­li­sa­tion, le rôle de l’Etat fait débat. L’Etat peut-il avoir une stra­té­gie indus­trielle dans tous les domaines ? Doit-il lan­cer des pro­jets pha­rao­niques dignes de l’ère gaullo-pompidolienne ? S’il en faut cer­tai­ne­ment pour ce qui concerne les infra­struc­tures clés comme le très haut débit ou sur des pré­ro­ga­tives réga­liennes comme la Carte d’Identité ou le Pas­se­port numé­riques, c’est moins clair pour le reste qui relève beau­coup du pro­ces­sus foi­son­nant de l’initiative pri­vée et des entre­pre­neurs. Là encore, c’est le rôle d’acheteur de l’Etat qui reste le moteur clé. Mais la stra­té­gie indus­trielle se pilote aussi via la régu­la­tion sur laquelle nous revien­drons et par­fois sur l’influence dans la créa­tion de stan­dards et normes, notam­ment  à l’échelle européenne.

La FIEEC pro­pose la créa­tion d’un Ministre d’Etat chargé de l’Ambition Natio­nale et des grands pro­jets. Elle pro­pose une logique de construc­tion de consen­sus en fai­sant appel à “la base” des entre­prises et aussi à une meilleure coor­di­na­tion entre les minis­tères. Une coor­di­na­tion que les syn­di­cats pro­fes­sion­nels doivent par­fois faire eux-mêmes tant les cabi­nets minis­té­riels ont du mal à se synchroniser.

Il faut dire que les cabi­nets minis­té­riels sont bien légers en effec­tifs pour mener à bien toutes leurs mis­sions. Cette par­tie clé de l’exécutif a été lami­née en juillet 2010 lorsque après l’affaire des cigares de Chris­tian Blanc et autres his­toires d’avion, les effec­tifs des cabi­nets minis­té­riels ont été réduits. Cet effet d’annonce qui rele­vait sur­tout du popu­lisme et de la sym­bo­lique a eu un effet indi­rect per­vers dans cer­tains endroits : les cabi­nets Minis­té­riels, sur­tout dans les Secré­ta­riats d’Etat, ont beau­coup de mal à sou­te­nir l’activité de leur Ministre et de pilo­ter les pro­jets et les admi­nis­tra­tions. Si on prend le cas du cabi­net d’Eric Bes­son qui est Ministre “plein”, il ne com­prend que trois à quatre conseillers pour pilo­ter tout le sec­teur du numé­rique. Pas facile dans ces condi­tions de pilo­ter à la fois les pro­jets natio­naux “très haut débit”, les ini­tia­tives autour du cloud, les ini­tia­tives autour de l’entrepreneuriat, l’enseignement du numé­rique et tout le reste ! Ces res­tric­tions d’effectifs ont eu pour effet de dépla­cer le centre de gra­vité du pou­voir de l’exécutif vers l’administration. Il reste donc à réin­ven­ter la manière de la pilo­ter, notam­ment dans le cadre de pro­jets com­plexes qui mettent en jeu les admi­nis­tra­tions dépen­dant de plu­sieurs Minis­tères, sans comp­ter les nom­breux établis­se­ments publics rat­ta­chés aux dif­fé­rents Minis­tères (Oséo, CEA, etc).

Quels sont les “grands pro­jets numé­riques” qui relèvent d’une stra­té­gie indus­trielle pilo­tée par l’Etat ? Il n’y en a pas beau­coup dans les faits. L’un d’entre eux émerge tou­te­fois : le pro­jet Andro­mède, de “cloud com­pu­ting” à la fran­çaise, lancé dans le cadre du plan d’investissement d’avenir. On voit là que l’absence de démarche entre­pre­neu­riale et la logique par­te­na­riale entre acteurs qui ont des inté­rêts diver­gents pose pro­blème. La par­ti­ci­pa­tion au pro­jet semble sur­tout moti­vée par la sub­ven­tion. La baga­telle de 135m€ de fonds publics a été allouée au pro­jet - avant même la créa­tion d’un busi­ness plan - à un trium­vi­rat com­posé d’Orange (pour les data cen­ters), Tha­lès (pour la sécu­rité) et Das­sault Sys­tèmes (pour… ?). Ce der­nier s’étant retiré du pro­jet fin 2011 et ayant annoncé le lan­ce­ment d’un pro­jet concurrent, il doit être rem­placé, ATOS sem­blant être sur les rangs. Le pro­jet Andro­mède a été annoncé en 2009 ! En trois ans, ce que s’est-il passé ? Pas grand chose, alors que le mar­ché a évolué à la vitesse Grand V ! Tout cela ne dit rien qui vaille !

L’association Euro­Cloud France aime­rait faire par­ler les can­di­dats sur le sujet et dénonce cette approche. Elle pro­pose la créa­tion d’un fonds pour les star­tups du cloud et l’obligation de sto­cker les don­nées en France dans les appels d’offre publics. Il fau­drait s’assurer que cela peut se faire en res­pec­tant les règles com­mu­nau­taires de la concur­rence. Visi­ble­ment, c’est le cas en Alle­magne donc pour­quoi pas. Pour ce qui est d’un fonds, la créa­tion de fonds spé­cia­li­sés fait par­tie de la logique du grand emprunt et elle est trop rigide. L’innovation, par prin­cipe, ne vient pas sou­vent de là où on l’attend !

Logi­ciels libres et propriétaires

Voici un débat qui avait court dans les élec­tions pré­cé­dentes et qui est un peu passé sous le radar depuis : le rôle du logi­ciel libre vis à vis des logi­ciels pro­prié­taires dans l’équipement de l’Etat. Les asso­cia­tions du logi­ciel libre (APRIL, FSF, etc) semblent avoir plus de mal à se faire entendre. Elles ont été dis­per­sées dans leur élan par d’autres sujets tels que la HADOPI et la Neu­tra­lité du Net. Mais comme vu dans la mise à jour du pre­mier article, l’APRIL a publié début mars 2012 son cahier de doléances pour les candidats.

Eva Joly s’est empa­rée du sujet après avoir ren­con­tré Richard Stall­mann. Mais son pro­pos est comme sa vision d’ensemble écono­mique, avec notam­ment sa pro­po­si­tion de pas­ser aux 32 heures de tra­vail heb­do­ma­daire : quelque peu éloi­gnée des réa­li­tés économiques.

Le très acti­viste Fabrice Epel­boin qui inter­ve­nait dans la table ronde sur le numé­rique avec Fran­çois Bay­rou le 14 février 2012 met­tait en exergue la perte de sou­ve­rai­neté géné­rée par l’usage des logi­ciels pro­prié­taires étran­gers (sous-entendu : Micro­soft en pre­mier, suivi d’Oracle et autres) et de for­mats pro­prié­taires. Un sujet qui n’est pas nou­veau puisque cette dépen­dance a des racines multi décen­nales. L’UMP pro­pose d’ailleurs que l’open data gou­ver­ne­men­tal s’appuie sur des for­mats de fichiers ouverts et inter­opé­rables (ce que sont deve­nus les for­mats Office depuis la ver­sion 2007 si je ne m’abuse alors que ce n’est pas le cas pour les ver­sions 2003 et antérieures).ANSSI-logo4_thumb

La sou­ve­rai­neté d’un pays concerne sur­tout sa diplo­ma­tie, sa défense, sa police, sa jus­tice et son écono­mie. Pour les quatre pre­mières, les logi­ciels pro­prié­taires ne la remettent pas en cause dans les faits. Eta­blie il y a plus d’une dizaine d’année et dépen­dante du Secré­ta­riat Géné­ral de la Défense et de la Sécu­rité Natio­nale (SGDSN, nou­veau nom du SGDN depuis 2010), l’ANSSI contrôle la com­mer­cia­li­sa­tion en France de tous les dis­po­si­tifs numé­riques inté­grant des méca­nismes de sécu­rité et de chif­fre­ment. Elle dis­pose des codes sources des logi­ciels pro­prié­taires comme Win­dows. Elle défi­nit les cer­ti­fi­cats de sécu­rité uti­li­sés par l’Etat pour ses usages sen­sibles (défense, ren­sei­gne­ment, etc). Elle cer­ti­fie les sys­tèmes de sécu­rité et de chif­fre­ment exploi­tés par les sys­tèmes cri­tiques de l’Etat et notam­ment de la défense natio­nale et du ren­sei­gne­ment. On y trouve un grand nombre de logi­ciels d’origine fran­çaise (Arkoon, Sagem, ATOS, Alca­tel, etc). L’Etat dis­pose aussi des moyens de déchif­frer les don­nées des uti­li­sa­teurs, notam­ment à l’occasion de la sai­sie d’ordinateurs réa­li­sées dans le cadre d’enquêtes judi­ciaires (les com­mis­sions roga­toires per­mettent égale­ment de mener des inter­cep­tions du tra­fic au niveau des opé­ra­teurs télé­coms pour la voix comme pour la data). Ces moyens sont four­nis par les éditeurs de logi­ciels qui com­mer­cia­lisent leurs pro­duits en France, qu’ils soient fran­çais ou étran­gers. Dans chaque pays, l’Etat défi­nit le niveau accep­table de chif­fre­ment des don­nées que les civils peuvent utiliser.

Par contre, main­te­nant que le chif­fre­ment est auto­risé au delà de 128 bits, cela peut poser des pro­blèmes de sou­ve­rai­neté. Plus les clés de chif­fre­ment sont grandes (notam­ment au delà de 256 bits), plus les ser­vices de l’Etat ont du mal à cas­ser les clés en cas de besoin.

L’ANSSI est aussi aver­tie en avance de phase de la décou­verte de vul­né­ra­bi­li­tés dans les logi­ciels pro­prié­taires. Enfin, pour ne prendre que le cas de Micro­soft, les for­mats de sto­ckage de sa suite bureau­tique sont publics et docu­men­tés si ce n’est stan­dar­di­sés. On peut même uti­li­ser la suite Office en ne sto­ckant ses don­nées qu’avec les for­mats libres Open­Do­cu­ment issus de la suite OpenOffice.

Alors, quels pro­blèmes de sou­ve­rai­neté se déve­loppent ou per­durent ? Le prin­ci­pal est d’ordre écono­mique. Le poids écono­mique des logi­ciels impor­tés d’éditeurs amé­ri­cains est signi­fi­ca­tif. Mais c’est le jeu nor­mal des échanges. Si on consi­dère que notre sou­ve­rai­neté est mise en cause, que dire de tous les indus­triels du monde entier qui uti­lisent CATIA et les solu­tions de PLM (pro­duct life­cycle mana­ge­ment) de Das­sault Sys­tèmes pour conce­voir la tota­lité de leurs pro­duits (avions, auto­mo­biles, etc) et qui fonc­tionnent en réseau ? En termes écono­miques, notre prin­ci­pale vul­né­ra­bi­lité reste celle de l’énergie, avec un solde com­mer­cial néga­tif d’environ 40 Md€, sans com­pa­rai­son avec les quelques 4 Md€ de logi­ciels importés !

La ques­tion de pose plus pour les logi­ciels en SaaS dont les don­nées peuvent être sto­ckées à l’étranger et notam­ment aux USA (et ne par­lons pas du jour où elles le seront en Chine). Ce d’autant plus que la NSA amé­ri­caine filtre à des fins de ren­sei­gne­ment tout le tra­fic Inter­net dans les nœuds de réseau situés aux USA chez les grands opé­ra­teurs télé­coms tels que AT&T, Veri­zon et Sprint. Elle le fait sur le tra­fic impli­quant des citoyens amé­ri­cains, de manière pour l’instant illé­gale, et sur le tra­fic notam­ment inter­na­tio­nal impli­quant des étran­gers, de manière légale (vu des USA). Il en va de même au Royaume-Uni qui demande aux opé­ra­teurs d’archiver toutes les conver­sa­tions télé­pho­niques, dans les réseaux sociaux et emails sur un an.

D’un point de vue indus­triel, le logi­ciel open source a été très utile dans les infra­struc­tures ser­veur et dans les sys­tèmes embar­qués. Il est aussi domi­nant dans les tech­no­lo­gies ser­veur de l’Internet (Linux, Apache, MySQL, PHP, Zend, Dru­pal, etc). Mais l’open source ne semble pas avoir été un agent de la com­pé­ti­ti­vité écono­mique de la France dans le logi­ciel au niveau des éditeurs de logi­ciels. Il y a bien eu la créa­tion d’un groupe thé­ma­tique logi­ciels libres dans le pôle de com­pé­ti­ti­vité Sys­te­ma­tic, mais au delà de quelques PME, il regroupe sur­tout labo­ra­toires et grandes entre­prises qui sont uti­li­sa­teurs de briques open sources dans leurs tra­vaux. Cela n’en fait pas un pôle de com­pé­ti­ti­vité économique.

L’ironie veut d’ailleurs que les recettes qui ont per­mis aux acteurs fran­çais de l’open source de se déve­lop­per glo­ba­le­ment sont les mêmes que pour le logi­ciel pro­prié­taire clas­sique : s’établir aux USA ! Les deux grands suc­cès écono­miques de l’open source fran­çais à ce jour sont JBOSS, créé par Marc Fleury et revendu aux alen­tours de $400m à Red Hat en 2006, et Talend, main­te­nant établi aux USA après avoir levé $61m, un record pour une star­tup logi­cielle d’origine fran­çaise sur ces 10 der­nières années. Et pour les éditeurs de logi­ciels de l’open source res­tés en France comme Man­driva, Nuxeo, Lina­gora, Nexedi ou XWiki, il est bien dif­fi­cile de trou­ver un poids lourd ! Le modèle écono­mique de l’open source qui fait la part belle aux acti­vi­tés de ser­vice limite leur capa­cité à deve­nir des acteurs régio­naux ou mon­diaux. Autre iro­nie, même si elle n’est qu’anecdotique : l’une des socié­tés phares de l’open source fran­çais au début des années 2000, IdealX, deve­nue depuis Open­Trust et racheté par Key­nec­tis, a aban­donné le modèle open source pour reve­nir au modèle pro­prié­taire classique.

Un autre débat qui date de près de quinze ans et est remis sur la table par le PS est la dénon­cia­tion des ventes liées entre PC et sys­tèmes d’exploitation… Win­dows. Le Mac n’est pas concerné, alors que pour­tant, on peut en théo­rie ins­tal­ler Win­dows et Linux des­sus nati­ve­ment puisqu’il s’agit d’ordinateurs tour­nant sous pro­ces­seurs Intel. Des consom­ma­teurs et asso­cia­tions du logi­ciel libre ont régu­liè­re­ment dénoncé ces ventes liées et mené des actions en jus­tice pour les contrer ou se faire rem­bour­ser du prix des logi­ciels asso­ciés à leur PC. Mais d’un point de vue pra­tique, ces ventes liées sub­sistent, et il y a plein de rai­sons à cela. Devrait-on débund­ler iOS de l’iPhone et de l’iPad ? Et l’Android des smart­phones et qui n’ont pas for­cé­ment d’équivalent sous d’autres OS ? Là, l’association entre maté­riel et logi­ciel est telle, sans comp­ter les maga­sins d’applications, que la ques­tion ne se pose même plus. Le PC était bien une excep­tion à la règle… ! Bref, le statu-quo risque de perdurer !

Pour finir, les prises de posi­tion des asso­cia­tions du logi­ciel libre en faveur de l’interopérabilité méritent le détour. Cela concerne tout un tas de domaines, dont celui de la TV connec­tée, et la ques­tion devient encore plus aiguë main­te­nant qu’un grand nombre de logi­ciels fonc­tionnent en mode SaaS avec le risque de mise en silos que cela comporte.

Conclu­sion

Pour syn­thé­ti­ser l’essentiel, le numé­rique au sein de l’Etat requiert …

  • Un Etat qui doit apprendre à être inno­va­teur et bon client plu­tôt que simple finan­ceur de la R&D des entre­prises innovantes.
  • Un Etat qui doit être exem­plaire dans son usage du numé­rique, à la fois pour être plus effi­cace, mais aussi pour géné­rer un effet d’entrainement dans les TPE/PME.
  • Un Etat qui doit apprendre à mieux gérer ses propres pro­jets et bien équi­li­brer les rôles de l’exécutif, de l’administratif et des établis­se­ments publics.
  • Un Etat qui doit être coor­di­na­teur et faci­li­ta­teur plu­tôt que stra­tège dans tous les domaines. Il doit veiller à faire évoluer la régu­la­tion pour per­mettre aux inno­va­teurs du sec­teur privé de pros­pé­rer et de se déve­lop­per, même si par­fois, cela relève d’une approche Schum­pé­té­rienne de destruction/création de valeur.

Bon, va pour l’Etat.

Le pro­chain épisode de cette série sera consa­cré aux infra­struc­tures du haut débit.

La liste com­plète des articles de cette série :

Les cli­vages de la pré­si­den­tielle sur le numé­rique 1 : car­to­gra­phie et posi­tion des syn­di­cats pro­fes­sion­nels, et des can­di­dats.
Les cli­vages de la pré­si­den­tielle sur le numé­rique 2 : l’environnement des entre­prises inno­vantes
Les cli­vages de la pré­si­den­tielle sur le numé­rique 3 : l’enseignement du numé­rique et de l’entrepreneuriat
Les cli­vages de la pré­si­den­tielle sur le numé­rique 4 : le numé­rique dans l’Etat
Les cli­vages de la pré­si­den­tielle sur le numé­rique 5 : le haut débit et le très haut débit
Les cli­vages de la pré­si­den­tielle sur le numé­rique 6 : l’économie des conte­nus et la régulation

Publié le 24 février 2012 et mis à jour le 21 mai 2013 Post de | France, Logiciels libres, Management, Microsoft, Politique | 6603 lectures

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Les 3 commentaires et tweets sur “Les clivages de la présidentielle sur le numérique 4” :

  • [1] - (@fmomboisse) (@fmomboisse) a écrit sur Twitter le 24 février 2012 :

    excellent (comme les 3 autres) RT “@olivez: n4 “Cli­vages de la pré­si­den­tielle sur le numé­rique” le rôle de l’Etat : http://t.co/rv0eL7nB”

  • [2] - la vraie vie a écrit le 1 mars 2012 :

    bien vu, mais peu être complété

    les res­sources humaines de l’Etat res­tent faibles et très dis­sé­mi­nées dans chaque minis­tère.
    en région, elles se limites à un, je dis bien 1, seul, chargé de mis­sion par région !
    pour les réseaux, les ser­vices et les usages,
    c’est peu, très peu, trop peu
    sans par­ler des bud­gets qui y sont consa­crés sur le ter­rain: on est bien loin des discours !

    cela me rap­pelle le thème de l’environnement:
    pen­dant des années, tout le monde en par­lait, sans coor­di­na­tion, donc per­sonne n’en fai­sait !
    il aura fallu la créa­tion d’un minis­tère d’Etat chargé de ce sujet pour qu’enfin il prenne l’ampleur qu’il mérite

    com­bien d’années fau­dra t il encore pour que les dis­cours sur l’enjeu capi­tal du numé­rique sortent du péri­phé­rique pari­sien, et se concré­tisent sur le terrain ?

    • [2.1] - Olivier Ezratty a répondu le 1 mars 2012 :

      En effet, le pari­sia­nisme est une plaie pour les régions.

      Quel est ce chargé de mis­sion unique par région ? Quelle est sa fonction ?




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