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Jusqu’où peut aller la Politique 2.0 ?

Post de Olivier Ezratty du 14 février 2009 - Tags : Communication,France,Internet,Médias,Microsoft,Obama et la Présidentielle 2008,Politique,USA | 6 Comments

L’élection de Barack Obama et son arrivée à la Maison Blanche ont été l’occasion de s’ébaubir sur l’usage des technologies numériques et des réseaux sociaux dans l’art d’accéder au pouvoir et de l’exercer. En France, le même thème était à l’ordre du jour pendant la dernière campagne présidentielle, alimenté notamment par le concept de “démocratie participative” de Ségolène Royal. Sans compter les nombreux élus qui tiennent un blog, ont un site web ou ont un groupe d’amis sur Facebook.

Tout cela est très dans l’air du temps. Mais jusqu’où peut donc aller la “politique 2.0” ? Quelles sont ses limites ? Est-ce que l’exercice du pouvoir est compatible avec les modèles du web 2.0 ?

C’est ce voir dans ce post structuré en cinq points qui s’appuieront sur les exemples américains et français :

  • Du participatif horizontal à l’influence pyramidale, où comment les mécaniques d’influence évoluent une fois le candidat arrivé au pouvoir.
  • Une communication politique “très broadcast” qui rappelle que l’essentiel de la communication politique reste à sens unique, avec ou sans nouvelles technologies.
  • Le rôle de la culture managériale dans la mise en pratique des principes participatifs du web 2.0.
  • Le rôle de la pédagogie dans la communication politique et gouvernementale.
  • A la fin, nous passerons aux travaux pratiques par le truchement d’une expérience personnelle intéressante que je partagerai avec vous…

Avec en toile de fond, quelques observations : les pratiques des politiques ne changent pas tant que cela avec les outils du web 2.0. Certes, la communication s’accélère et les mises en réseau sont plus nombreuses entre les militants et les citoyens, mais l’usage qui est fait du web 2.0 par les politiques eux-mêmes reste limité au “broadcast” du fait de la posture, de pratiques qui n’évoluent pas tant que cela et aussi d’un manque de temps. La “politique 2.0” est finalement plus une affaire de militants et de citoyens qu’une affaire de politiciens et de gouvernants. Mais l’esprit 2.0 peut émerger dans les pratiques politiques, le numérique n’étant là que pour faciliter ces pratiques : écoute, transparence, reconnaissance de la société civile, processus de concertation plus ouvert, le tout avec des ressources plus adaptées.

Du participatif horizontal à l’influence pyramidale

L’équipe de Barack Obama a certainement poussé le concept de la “Politique 2.0” le plus loin à ce jour tant pendant la campagne qu’après son arrivée à la Maison Blanche. Au point de créer une sorte de “clickocratie” USCapitol

L’autre enjeu pour l’équipe Obama sera de limiter les effets des campagnes médiatiques des républicains conservateurs qui commencent à se déchaîner, en particulier sur Fox News. Comme pendant la campagne, il leur faudra organiser les contre-enquêtes, structurer les “talking points”, réagir rapidement. Histoire d’éviter des histoires à la White House blog

Autre exemple, ces “Site web Elysee

La communication présidentielle française met largement l’accent sur la vidéo, encore plus qu’aux USA. La campagne électorale de 2007 avait été marquante dans le camp du gagnant par son usage de la vidéo avec la “NSTV”. Le plus souvent au détriment du texte tant il était difficile de mettre la main sur le programme du candidat. Seule l’UMP proposait une plateforme avec plus de 500 propositions, mais dans un format pas adapté au grand public. Le président participe à des conférences de presse, notamment lors de ses déplacements à l’étranger et les transcriptions et vidéos sont disponibles. Mais on est loin d’avoir un brief quotidien comme Blog VGE

Les politiques se sont sinon lancés dans les blogs depuis quelques années. Mais la communication y est tout aussi “broadcast”, à sens unique. Blog Benoit Hamon 

L’outil ne fait donc pas le moine ! Il y a aussi une difficulté conceptuelle à se mélanger au “bon peuple”. Le pouvoir semble avoir peur de se désacraliser ! On est bien loin de l’esprit “2.0” qui prône une certaine symétrie entre contributeur et lecteur, l’un pouvant devenir l’autre !

Le manque de temps – quand ce n’est pas le cumul des mandats – expliquent aussi une posture qui ne prête pas à l’échange. Jean-Louis Missika, actuellement Maire Adjoint de Paris en charge de l’innovation me racontait récemment à quel point il est gêné d’intervenir solennellement dans de nombreuses conférences et de s’enfuir juste après. Son agenda ne lui permet pas de passer plus de temps sur place, de répondre à des questions, de se balader. Alors que lui même exécrait les politiques qui se comportent ainsi ! Ainsi, lorsque dans une conférence quelconque, on voit un Ministre arriver en retard pour son intervention, que l’agenda est bouleversé pour y caser une intervention maladroitement lue de 10 ou 20 minutes sans interaction avec l’audience, là encore, l’esprit participatif du 2.0 est bien loin. D’où la performance remarquée d’une Christine Lagarde lorsqu’elle s’adonne à une session de questions/réponses en anglais dans la Speakers Day 2 (128)

Alors, la politique sera véritablement “2.0” lorsque la posture dans le monde réel des politiques se transformera. Pas seulement lorsqu’ils ou leurs équipes adopteront les outils Internet du web 2.0 pour augmenter la puissance de diffusion de leurs messages !

L’importance de la culture managériale

Avec le recul, la “politique 2.0” est surtout une affaire de posture managériale et d’écoute. Porte ouverte contre porte fermée. Management baladeur contre management très hiérarchique. Ecoute du terrain contre tour d’ivoire. Empathie contre intimidation. Un politique qui écoute bien pourra faire un peu de “2.0”. Un politique qui écoute peu et ne pose pas assez de questions aura du mal. Ou il fera semblant.

Bush 43 était un bon contre-exemple de 2.0 : son incompétence abyssale comme celle d’une grande partie son équipe étaient doublées de valeurs managériales qui excluaient l’écoute, l’intelligence et la raison et privilégiaient l’idéologie et les idées simples (pléonasme). Et aussi le copinage, comme dans le cas de Bush team 2001

Ci-dessus, Powell (SecState), Cheney, Bush, Rice (National Security Advisor), Card (chief of staff), Tenet (CIA) et Rumsfeld (SecDef) en 2001. Avec au moins trois personnages dangereux dans le lot ! Dommage, car ils étaient les plus haut gradés !

A côté de cela, on ne peut qu’être admiratif de l’aspect posé et rationnel de Barack Obama, sans compter la qualité de pas mal des personnes qui l’entourent. Ce n’est pas Bush qui aurait nommé un prix Nobel comme Ministre de l’Energie ! Obama l’a fait avec Réforme Enseignants Chercheurs

C’était encore pire il y a un an avec les réformes de la justice ou des régimes spéciaux. Le meilleur de la classe semble être Bercy, comme pour ces explications de la LME (Loi de Modernisation de l’Economie) qui font preuve d’un peu plus de pédagogie.

Pourquoi cette insistance sur la pédagogie ? Parce que c’est un moyen d’organiser les débats publics et la concertation sur des bases plus saines que l’émotionnel qui est actuellement mis en avant. Pour faire accepter une réforme, il faut commencer par partager un diagnostic sur ce qui ne va pas et doit être amélioré. Pas aller directement aux solutions. Est-ce que “l’opinion publique” doit subir un nivellement de la communication politique par le bas ? Non, car en pratiquant ce nivellement, les pouvoirs publics se privent de relais d’opinion.

Les Assises du Numérique organisées par Eric Besson étaient en 2008 un exemple de pratique incohérente dans la gestion d’une concertation. Au départ, un premier jet de plan et une journée de lancement, le 29 mai 2008. Ensuite, des dizaines d’ateliers organisés dans toute la France. Et puis un trou noir de trois mois et un plan présenté un peu piteusement à l’Elysée fin octobre 2008. Entre les deux, peu ou pas de signes de vie de l’équipe de Besson. Il y avait bien eu un intéressant diner entre Eric Besson et une dizaine de bloggeurs dont je faisais partie, une belle photo… mais pas de suivi ni de discussion sur les propositions des uns et des autres (comme Jean-Michel Planche ou Jean-Michel Billaut). Lorsque le plan a été présenté avec ses 154 mesures dont on ne savait plus trop à quels problèmes elles apportaient des solutions, aucune attribution des idées aux contributeurs. Pas de traçabilité des idées en quelque sorte. Donc, de quoi décevoir beaucoup de monde parmi les quelques contributeurs. Et aussi, dans d’autres cas, de quoi satisfaire certains lobbies qui travaillent en sous-marin. Pas très 2.0 non plus !

C’est le symptôme d’une méthode et aussi d’un manque de ressources. Symptômes que l’on retrouve dans de nombreuses entreprises qui veulent aussi faire du 2.0 et se lancent dans des approches communautaires, mais sans ressources pour les animer, pour fournir du contenu ou simplement être écoutées des autres équipes internes. Ca ne fonctionne pas très bien en général…

Travaux pratiques 2.0 avec NKM

Il se trouve que j’ai la chance d’avoir été invité à participer la semaine prochaine à un voyage d’étude en Corée et au Japon avec Nathalie Kosciusko-Morizet, notre nouvelle secrétaire d’Etat en charge de l’Economie Numérique. Pourquoi donc ? Pourquoi moi ? Pourquoi faire ? Rapport avec le schmilblick ? Réponses…

Pourquoi donc ? Comme l’avait fait Eric Besson en allant en Corée puis dans la Silicon Valley, un nouveau membre du gouvernement se doit de voyager pour voir ce qui se fait dans son domaine, et pas seulement en France. Donc, NKM visite deux pays emblématiques de l’innovation dans le numérique, même s’il y en a plein d’autres de très intéressants (USA, Taiwan, Chine, Israël). L’agenda très chargé comprend des visites de Samsung, de Panasonic, de la 3D, du mobile, du RFID et tout le toutim, des rencontres avec des experts français du secteur installés là bas, etc. Je fais partie du voyage avec quelques élus (Assemblée Nationale, Sénat) qui accompagnent la Secrétaire d’Etat ainsi que quelques membres de son cabinet. Un petit groupe qui crééra je l’espère une opportunité unique de dialogue avec NKM que je ne connais pas du tout.

Pourquoi moi ? Le cabinet de NKM avait envie d’intégrer au voyage une personne indépendante à même de raconter ensuite ce qui s’y est passé. Et comme je m’étais fait remarquer comme contributeur aux assistes du numérique avec les 29 propositions et avec un compte-rendu circonstancié et documenté du plan France Numérique 2012, ils ont en gros pris le plus bavard.

Pourquoi faire ? J’espère ne pas vous décevoir à mon retour par quelques lignes – et photos + vidéos – de compte-rendu. Si l’équipe de NKM a cherché en moi un relai d’opinion, je suis aussi un relai dans l’autre sens et compte bien utiliser cette opportunité pour évoquer quelques sujets qui me sont chers : la situation des entrepreneurs en France, comment bouger la France dans les startups, les nouveaux médias numériques, la télévision numérique, le lien entre recherche et innovation, l’impact sociétal des TICs, etc. Vous pouvez d’ailleurs réagir avec vos idées et propositions. Nous verrons si cette occasion de rencontre est bien “2.0” c’est-à-dire plus symétrique qu’asymétrique. Dans le même temps, NKM va tenir un journal de son voyage en temps réel sur Facebook où elle dispose d’un compte. Je pourrais ainsi répondre à la question de Natacha Quester-Séméon : comment fera-t-elle pour se connecter ?

Ce genre de voyage est une première pour ce qui me concerne, et j’anticipe que cela sera instructif. Tant sur le fond de l’agenda que par l’équipée. Et nous verrons si NKM est prête pour la “Politique 2.0” tant conceptualisée mais si peu mise en pratique. Etant en charge du numérique et l’une des plus jeunes du gouvernement, elle a une belle opportunité de donner l’exemple en vivant bien avec son temps !

RRR

 
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