Relativisons

Publié le 31 janvier 2009 et mis à jour le 9 mars 2009 - 5 commentaires -
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La semaine der­nière, Micro­soft a mar­qué les esprits en annon­çant son pre­mier plan de licen­cie­ment écono­mique de son his­toire. 5000 licen­cie­ments étalés sur 18 mois, dont 1400 immédiats.

Ce post a pour objet d’analyser cette annonce et de la mettre en pers­pec­tive du cli­mat écono­mique de l’ensemble du sec­teur IT.

Entre les lignes de l’annonce Microsoft

Sur le coup de l’annonce de Micro­soft, je me suis dit que c’était bien peu et que cela rele­vait sur­tout d’un effet d’annonce. En effet, Micro­soft reste très pro­fi­table et a généré un résul­tat net de $4,174B sur le qua­trième tri­mestre civil de 2008. Certes, avec une crois­sance modeste de 1,6% de son chiffre d’affaire d’une année sur l’autre. Comme toutes les entre­prises cotées, Micro­soft fait tout de même le dos rond en annon­çant des réduc­tions de coûts et d’effectifs.

Ces licen­cie­ments annon­cés repré­sentent 5% des effec­tifs de la société. Etant étalés sur 18 mois, ils sont lar­ge­ment infé­rieurs au turn-over natu­rel de la société qui est aux alen­tours de 7%. Dans ces 7% il y a au moins une grosse moi­tié de “départs invo­lon­taires”. On se retrouve donc à une annonce de licen­cie­ments qui équi­vaut peu ou prou aux départs invo­lon­taires habi­tuels de la société. Ils s’y ajoutent peut-être car ces licen­cie­ments ne seront visi­ble­ment pas répar­tis égale­ment dans toutes les acti­vi­tés du groupe. Cer­tains groupes pro­duits souf­fri­ront plus que d’autres. Cer­tains ont déjà souf­fert et donné lieu à des départs invo­lon­taires, sans qu’il n’y ait d’annonce. Des groupes pro­duits comme celui de Win­dows risquent de devoir écré­mer leurs effec­tifs juste après la sor­tie de Win­dows 7. Et puis, pour une boite de cette taille (94000 employés) qui n’a jamais subit de plan de licen­cie­ment de ce type, il y a lar­ge­ment du mou dans les effec­tifs, sur­tout dans le head­quar­ter. Et l’étalement sur 18 mois per­met de reve­nir sur la déci­sion au cas où l’économie se por­te­rait mieux d’ici fin 2009 – début 2010 (ce qui est peu probable).

La rumeur qui pré­cé­dait cette annonce évoquait 15000 licen­cie­ments et un impact sur les sous-traitants. Le résul­tat est bien en deçà, comme si Micro­soft sou­hai­tait pré­ser­ver au mieux son atout prin­ci­pal qui sont ses équipes. Cepen­dant, en étalant ainsi 2/3 des licen­cie­ments dans les 18 mois à venir, il créé une épée de Damo­clès qui va pol­luer sérieu­se­ment l’ambiance interne dans la société. Le blog mini-microsoft, qui vaut le détour, raconte très bien ce qu’il en est vu de l’intérieur de Micro­soft. Mais bon, le moral ne sera pas plus affecté que dans les innom­brables socié­tés qui licen­cient à tour de bras et par vagues suc­ces­sives inter­mi­nables comme chez Sun Micro­sys­tems ou Kodak et Yahoo.

Pen­dant Q4, Google avait annoncé la réduc­tion d’effectifs de 10000 per­sonnes chez ses sous-traitants. Socié­tés assu­rant quelles fonc­tions, on n’en sait rien. L’externalisation a servi de variable d’ajustement chez Google, qui se porte par ailleurs encore très bien. Il n’est pas impos­sible que Micro­soft ait fait de même, mais sans l’annoncer car les règles de Wall-Street ne l’imposent pas. L’éditeur a en effet lui aussi un chep­tel d’au moins 40000 inté­ri­maires, CDD et autres sta­giaires en plus de ses 94000 col­la­bo­ra­teurs salariés !

L’annonce de Micro­soft semble n’être fina­le­ment qu’un bal­lon d’essai. Il n’est pas impos­sible que les deux pre­miers tri­mestres de 2009 soient très mau­vais. Parce que les ventes de PC vont bais­ser, et elles influent les sources de reve­nus Win­dows, parce que celles de pro­duits grands public (XBOX) vont bais­ser d’autant, parce que l’activité online est faible et ne gagne pas de parts de mar­ché, et qu’enfin le busi­ness entre­prise va subir un sérieux ralen­tis­se­ment. La courbe de chiffre d’affaire pour­rait alors sérieu­se­ment s’infléchir vers le bas alors que ce n’est pas encore le cas (ci-dessous). Et là, le vrai plan de licen­cie­ment arrivera !

MicrosoftQuarters

Ce sont des périodes dif­fi­ciles qui révèlent la qua­lité des mana­gers et leur rési­lience à la crise et aux dif­fi­cul­tés humaines qui sont asso­ciées. En géné­ral, les top mana­gers demandent aux mana­gers du des­sous de faire un “stack ran­king” de leurs équipes pour iden­ti­fier les plus per­for­mants et les moins per­for­mants. Ces “stack ran­king” servent à iden­ti­fier les per­sonnes à licen­cier en cas de dif­fi­culté. Mais quand les mana­gers sont eux-mêmes mau­vais, le sys­tème part en vrille et des bons se font aussi virer et rien n’est vrai­ment ration­nel. Or il y a au moins un tiers de mau­vais mana­gers dans une boite – au sens de la qua­lité d’animation d’une équipe, pas du talent “poli­tique”. De quoi bien pol­luer l’atmosphère ! Même chez Microsoft…

Les boites solides sont celles qui sont dotées d’un vrai sys­tème de valeur qui res­pecte les équipes et qui fait atten­tion à la qua­lité des mana­gers. La crise révèle ces forces et fai­blesses. Et on se rend vite compte que l’espèce des entre­prises avec un sys­tème de valeurs mana­gé­riales solides est bien rare ! Existe-t-il une étude per­met­tant de les identifier ?

Et les autres secteurs ?

Là des­sus, mon côté ana­ly­tique repre­nait le des­sus et je me suis demandé quelle était la situa­tion des grandes entre­prises du sec­teur de l’IT. J’ai donc col­lecté ces der­niers jours le chiffre d’affaire du tri­mestre ter­miné fin décembre 2008, et cela montre une belle dis­pa­rité des taux de crois­sance et décrois­sance d’une année sur l’autre :

Q4-2008 chart

Voici le tableau détaillé qui va avec :

Q4-2008

Qu’y voit-on ?

  • Que le sec­teur des com­po­sants élec­tro­niques est le plus dure­ment tou­ché avec des baisses de chiffre d’affaire aux alen­tours de 30% sur Q4. La plu­part des ana­lystes pré­voient que cette baisse va per­du­rer sur 2009. Elle est inquié­tante car qui dit moins de com­po­sants ven­dus fin 2008 dit moins de pro­duits finis ven­dus en 2009. Même si les stocks ont du bais­ser chez les construc­teurs et leurs gros­sistes, l’année 2009 risque donc d’être catas­tro­phique pour l’ensemble du sec­teur du maté­riel “consu­mer electronics”.
  • Que les japo­nais vont mal et que les coréens sup­portent mieux la crise, même s’ils vont cer­tai­ne­ment aussi voir leur chiffre d’affaire bais­ser en 2009. C’est la tra­duc­tion d’un déca­lage d’innovations et des gains de parts de mar­ché des coréens Sam­sung et LG Elec­tro­nics au détri­ment des japo­nais (Sony, Toshiba, Pana­so­nic, NEC, etc). Nous l’avions vu dans le rap­port du CES 2009. Mais les socié­tés japo­naises ont aussi été affec­tées par la rééva­lua­tion du Yen pen­dant cette fin d’année 2008.
  • Que le sec­teur de l’infor­ma­tique d’entreprise souffre moins (SAP, Micro­soft, Syman­tec, EMC) que le consu­mer elec­tro­nics. Pour l’instant. Notam­ment parce que ses reve­nus sont de plus annua­li­sés et relèvent de plus en plus de ser­vices et de moins en moins de “biens d’équipement”. On attend cepen­dant les résul­tats de HP, Dell et Cisco pour voir ! Il vont arri­ver au début de ce mois de février.
  • Que le sec­teur des télé­coms est rela­ti­ve­ment pro­tégé avec une petite crois­sance sou­te­nue par une bonne diver­si­fi­ca­tion dans la mobi­lité, et dans le cas pré­cis d’AT&T, par les bonnes ventes de l’iPhone dont il a l’exclusivité.
  • Que le sec­teur de l’Inter­net est très hété­ro­gène avec de bons résul­tats chez Ama­zon, Net­flix et Google et de mau­vais résul­tats chez Yahoo et eBay. Là encore, des boites qui gagnent ou perdent des parts de mar­ché et innovent plus que les autres.

En évolu­tion brute de chiffre d’affaire sur ce Q4 2008, la masse du CA perdu par les per­dants est fai­ble­ment com­pen­sée par la masse de crois­sance géné­rée par les gagnants : res­pec­ti­ve­ment 10 et 20 mil­liards de dol­lars sur l’échantillon d’entreprises dont les résul­tats sont ici ana­ly­sés. D’autres résul­tats seront annon­cés dans la pre­mière moi­tié de février qui per­met­tront d’avoir une vue plus glo­bale de ce marché. 

Revenue YoY

Côté licen­cie­ments, presque toutes les entre­prises du sec­teur de l’IT ont annoncé des plans de réduc­tion d’effectifs, même celles qui ont fait un bon Q4 (Micro­soft, SAP, Citrix). Un inven­taire des licen­cie­ments des grandes entre­prises amé­ri­caines est en cours sur le site du Wall Street Jour­nal (graphe, tableau). On y voit (ci-dessous) que le sec­teur de l’IT qui cumule les télé­coms, les “com­pu­ters” et “l’electronics”  va géné­rer plus de licen­cie­ments que dans toute la finance et le plus du double de la dis­tri­bu­tion (Cir­cuit­City vient de fer­mer bou­tique et de licen­cier 34000 salariés!).

LayoffsWSJ

On trouve des licen­cie­ments jus­ti­fiés écono­mi­que­ment dans les entre­prises qui font des pertes d’exploitation et doivent donc impé­ra­ti­ve­ment réduire la voi­lure. Dans celles qui sont encore très pro­fi­tables (SAP, Micro­soft, Google), c’est évidem­ment plus dis­cu­table. Mais celles qui anti­cipent mieux les dif­fi­cul­tés écono­miques s’apprêtent peut-être à mieux les traverser.

Le sec­teur de l’IT semble entout cas être dure­ment tou­ché par la crise et la réces­sion avec une décrois­sance d’activité bien plus forte que la réces­sion. Les indus­tries de biens d’équipement sont ainsi des “ludions” de la santé de nos écono­mies. Aux USA, la consom­ma­tion de bien d’équipement durable a ainsi chuté de 22,4% sur Q4 2008 tan­dis que la réces­sion était de –3,8%. Et Q4 n’était semble-t-il qu’un apé­ri­tif. L’année 2009 devrait être bien plus dure.

La varia­tion des résul­tats écono­miques des entre­prises du sec­teur montre cepen­dant que celles qui innovent le plus seront les mieux pla­cées pour résis­ter à la crise. Crise qui ne fera qu’accélérer la sélec­tion dar­wi­nienne des entre­prises. Aussi bien pour les grands groupes que pour les star­tups. Evi­dence qu’il est bon de rappeler !

Seule satis­fac­tion pour nous, petits fran­çais : notre indus­trie IT hors ser­vices infor­ma­tique est très faible, donc nous serons assez peu affec­tés par ce phé­no­mène. Ce sont les inter­mé­diaires de la dis­tri­bu­tion qui devraient le plus souf­frir. Si au moins, cela pou­vait équi­li­brer un peu notre balance commerciale…

Publié le 31 janvier 2009 et mis à jour le 9 mars 2009 Post de | Economie, France, Google, Innovation, Internet, Logiciels, Loisirs numériques, Microsoft | 5229 lectures

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Les 5 commentaires et tweets sur “Relativisons” :

  • [1] - Christophe Lauer [MS] a écrit le 2 février 2009 :

    Oli­vier,

    En effet, il faut rela­ti­vi­ser. Ces 5% des effec­tifs ne sont vrai­ment pas une sur­prise, c’est quelque chose que Steve Ball­mer avait annoncé clai­re­ment il y a déjà plus de deux ans, et dont on trouve encore des traces sur le blog du comité CFE CGC de Micro­soft France ici :
    http://cfe-cgc-microsoft.blogspot.com/#115005228980364359

    Au pas­sage, on notera que dans ce billet on par­lait à l’époque de 61,000 per­sonnes pour les effec­tifs de Micro­soft worldwide.

    Certes depuis on a connu une crois­sance dans les effec­tifs et un peu de crois­sance externe, et du coup, même avec les 5,000 postes en moins dont il est ques­tion actuel­le­ment, et même si les “coupes” dans les effec­tifs devaient mon­ter à 15,000 jobs, on serait encore assez loin des 61,000 per­sonnes de la mi-21006.

    Nos délé­gués du Per­son­nel se disent d’ailleurs assez sereins face à ces annonces de plans de sup­pres­sions de postes, cf cet article chez LMI :
    http://www.lemondeinformatique.fr/actualites/lire-les-representants-du-personnel-de-microsoft-face-au-plan-de-suppression-de-postes-27944.html

    Et puis sans être fata­liste, je dirais bien “incha Allah” et Wait and see…

    Chris­tophe

  • [2] - Olivier Ezratty a écrit le 2 février 2009 :

    Il faut cepen­dant faire la part des choses.

    Ces décla­ra­tions de Ball­mer relèvent de la méthode Jack Welch consis­tant à virer régu­liè­re­ment les x% les moins per­for­mants chaque année et à les rem­pla­cer par de nou­velles recrues. L’histoire ne dit jamais si elles sont vrai­ment meilleures, et on ne s’en rend compte que bien plus tard. L’herbe est tou­jours plus verte ailleurs.

    Dans un licen­cie­ment écono­mique mas­sif, on frappe plus fort et de manière concen­trée dans le temps. Cela peut affec­ter des équipes entières qui dis­pa­raissent. Et c’est d’ailleurs déjà arrivé chez Micro­soft Corp (aux USA) mais on n’en parle jamais !

    L’approche de MS annon­cée il y a deux semaines est en tout cas une demi-mesure : avec 2/3 des licen­cie­ments étalés dans le temps, ils se rap­prochent de la méthode habi­tuelle,… mais sans rem­pla­ce­ment. D’autres boites ont annoncé un même étale­ment. Il per­met de reve­nir sur la déci­sion si l’économie se porte bien. Mais bon, ce n’est pas très pro­bable dans le court terme.

    Les résul­tats du tri­mestre en cours qui arrivent en avril pro­chain nous don­ne­ront la suite de l’histoire !

    En atten­dant, les mana­gers s’entrainent gaie­ment au sport du “stack ran­king” sachant qu’eux-mêmes sont dans le stack ran­king des mana­gers du niveau supé­rieur. Jeu pervers !

  • [3] - Jdef a écrit le 5 février 2009 :

    Ce que j’ai trouvé cho­quant, ça n’est pas tant les 5 000 per­sonnes licen­ciées, que les 12 000 embau­chées sur l’exercice 2008.
    On aurait pu attendre un peu plus de pru­dence dans les embauches dans une période où les nuages com­men­çaient quand même de s’amonceler sur notre pay­sage écono­mique.
    Depuis quelques temps, il semble que Micro­soft soit devenu le roi du contretemps…

  • [4] - Olivier Ezratty a écrit le 5 février 2009 :

    Il y a de quoi effec­ti­ve­ment, tout comme ces tout aussi nom­breux recru­te­ments de 2006 et 2007, en par­ti­cu­lier dans la R&D, dont l’output ne s’est pas pour autant amé­lioré (Search, Win­dows Mobile…).

    Ce que l’histoire ne dit pas, c’est qu’une grande par­tie de ces recru­te­ments ont eu lieu en Chine et en Inde, avec un coût du tra­vail plus faible. Résul­tat, Micro­soft a accé­léré le rythme de ses embauches, mais avec un rythme stable d’augmentation des coûts sala­riaux, à peu près en ligne avec son chiffre d’affaire.

    Donc, main­te­nant, où licencient-ils ? En Chine ou en Inde, ou bien aux USA et en Europe ? Si c’est aux USA et en Europe, c’est une délo­ca­li­sa­tion dégui­sée des coûts sala­riaux. Si c’est en Chine et en Inde, c’est l’usage d’une variable d’ajustement loin du quar­tier général…

    Les infor­ma­tions manquent pour l’instant pour iden­ti­fier les endroits où on lieu ces ajus­te­ments d’effectifs. On le saura d’ici quelques mois !




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