Startups et réalisme financier

Publié le 21 octobre 2007 et mis à jour le 17 février 2008 - 5 commentaires -
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Au gré des star­tups que je ren­contre pour des rai­sons diverses, je constate un com­por­te­ment au com­bien clas­sique consis­tant à pré­sen­ter des pré­vi­sions finan­cières déli­rantes (chiffre d’affaire, crois­sance, marge):

  • Telle star­tup d’édition de logi­ciel qui par­tant de rien et sur un mar­ché niche pré­voit de faire 30 m€ de chiffre d’affaire en trois ans. Ce qui pla­ce­rait la star­tup dans les 20 pre­miers éditeurs de logi­ciels fran­çais (selon le clas­se­ment Truffle ci-joint). Et avec une crois­sance linéaire alors qu’en géné­ral, elle suit plu­tôt une expo­nen­tielle assez lente à démarrer.

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  • Telle star­tup Inter­net pré­voit en trois ans d’avoir 5 mil­lions d’utilisateurs et de faire plus de 25 m€ de chiffre d’affaire dans le même temps, soit un ARPU de 5€ par an. A titre de com­pa­rai­son, Sky­blogs, le pre­mier site fran­çais en audience fait 25m€ de revenu et a un ARPU d’environ 2€ par visi­teur (uu/months) et Google génère plus de 15€ par an et par uti­li­sa­teur. Mais après des années de crois­sance sou­te­nue et sur­tout, pour les deux, grâce à une cap­ta­tion signi­fi­ca­tive du temps des uti­li­sa­teurs pas­sés sur le web.
  • Telle autre star­tup du logi­ciel en mode ASP pré­voit de faire une marge de plus de 30% en trois ans alors que le lea­der du mar­ché, Salesforce.com, fait 17% de marge nette.
  • Enfin, une autre qui décide car­ré­ment de ne pas four­nir de pré­vi­sions finan­cières car “c’est tou­jours du n’importe quoi et les VCs ne savent. Ce qui compte, c’est le busi­ness model”.

Quand on objecte sur ces chiffres d’affaire irréa­listes au pos­sible, les fon­da­teurs rétorquent “Mais c’est ce que les VC demandent!”! Ils vont même jusqu’à réa­li­ser des pré­sen­ta­tions sur mesure en fonc­tion des desi­de­rata connus des VCs. Celui-ci croit en une moné­ti­sa­tion de tel type par la publi­cité, et bien, la pré­sen­ta­tion met­tra en avant cette moné­ti­sa­tion! On double ses pré­vi­sions de CA car les VCs savent qu’elles sont sur­es­ti­mées et les divisent par deux. Quel jeu débile!

Tout ceci relève d’une vision sim­pliste des choses, tout du moins avec les bons inves­tis­seurs qui connaissent leur mar­ché et leurs fon­da­men­taux écono­miques (reve­nus par uti­li­sa­teurs, vitesse de crois­sance, struc­ture de coûts, marges nettes). Les autres qui croient les bobards? Ce ne sont pas for­cé­ment de bons inves­tis­seurs. Et ils risquent de ne pas faire corps avec l’entreprise au gré de sa crois­sance… qui ne sui­vra pas ce qui est dans les plans.

Mais il est vrai que les inves­tis­seurs poten­tiels s’intéressent évidem­ment aux pers­pec­tives de crois­sance et sur­tout de marge. Dans un mode “Web 1.0 / 2.0″, cer­tains pour­ront cepen­dant se foca­li­ser plus sur la stra­té­gie d’exit en fai­sant fi du busi­ness model. Mais les exits sous la forme de revente ne sont pas légion et les bons inves­tis­seurs savent qu’il faut pré­voir un busi­ness plan qui tienne la route en mode “autonome”.

Un compte d’exploitation n’est pas juste un exer­cice sco­laire de rem­plis­sage d’un modèle de tableau Excel. C’est un signe de la capa­cité à exé­cu­ter de manière réa­liste un plan et d’anticipation.

Petit conseil: il faut donc s’adonner sérieu­se­ment à l’exercice! Et même si les fonds recher­chés ne sont que des prêts ou sub­ven­tions d’amorçage. En sui­vant quelques pistes qui suivent:

  • Faire une pré­vi­sion de compte d’exploitation, de tré­so­re­rie (cash flow) tenant compte de sub­ven­tions, prêts et inves­tis­se­ments recher­chés. Et éviter d’être trop “juste” avec un cash flow à zéro juste avant l’arrivée pré­vue de telle sub­ven­tion ou tel inves­tis­se­ment. C’est une fra­gi­lité qui serait exploi­tée par les inves­tis­seurs pour négo­cier de meilleurs clauses d’entrée (term sheet et closing).
  • Pré­voir de racon­ter une (belle) his­toire sur le compte d’exploitation. Par exemple, expli­quer pour­quoi la struc­ture de marge est meilleure que l’industrie, grâce à des coûts réduits dans tel ou tel domaine, grâce à de faibles coûts variables expli­ci­tés. Il faut aussi pou­voir détailler l’utilisation qui sera faite des inves­tis­se­ments recher­chés. Le tout est bien entendu relié à un busi­ness model qui ne tire pas trop dans tous les sens et qui fait des choix de moné­ti­sa­tion à la fois tran­chés… mais souples.
  • Assu­rer la cohé­rence du dis­cours. Ne pas racon­ter une his­toire dif­fé­rente “pour plaire” à chaque VC. Parfois,  les VCs croisent ensuite leurs infor­ma­tions et en véri­fient la cohé­rence. La perte de cré­di­bi­lité liée à une inco­hé­rence de pro­pos peut faire mal.
  • Etre ambi­tieux et réa­liste à la fois. Com­pa­rer ses don­nées avec le mar­ché. Com­ment se situe la pré­vi­sion de chiffre d’affaire par rap­port aux acteurs actuels et com­pa­rables? Est-ce que la vitesse de crois­sance est cohé­rente avec ce qui s’est vu jusqu’à pré­sent? Est-ce que la marge nette est proche - sans la dépas­ser - de ce que font les meilleurs du marché?
  • Ne pas sous-estimer les coûts de R&D. C’est une erreur clas­sique, sur­tout dans le logi­ciel. L’industrialisation du logi­ciel coûte tou­jours plus cher que prévu. Si c’est du logi­ciel “clas­sique”, la pro­cé­dure d’installation, le débo­gage, le sup­port des dif­fé­rentes confi­gu­ra­tions clients, et la fini­tion de l’interface uti­li­sa­teur sont tou­jours plus lourdes que prévu. Si c’est du web, il faut anti­ci­per le besoin d’une archi­tec­ture “sca­lable” qui tien­dra le choc avec la crois­sance du tra­fic. Et l’on peut être sûr que l’interface uti­li­sa­teur et les fonc­tions du site vont sans cesse évoluer. Et après, il y aura des coûts de main­te­nance logi­cielle qui vont croître aussi vite que la taille de la base installée.
  • Ne pas sous-estimer les coûts de mar­ke­ting et de vente. Le mar­ke­ting viral n’existe que dans les rêves pour la plu­part des acti­vi­tés. Il faut dépen­ser pour géné­rer des ventes et du tra­fic. Sur Inter­net, cela sera au mini­mum de l’achat de mots clés sur Google. Pour du logi­ciel d’entreprise, il fau­dra des com­mer­ciaux, du mar­ke­ting, des rela­tions presse. Tout ceci a un coût signi­fi­ca­tif. Il dépas­sera rapi­de­ment celui de la R&D. Sur­tout si la star­tup doit se déve­lop­per rapi­de­ment à l’international.
  • Par contre, ce n’est pas un mau­vais signe de mon­trer que les créa­teurs se serrent la cein­ture en ne se payant pas ou peu. Et que l’investissement est consa­cré à l’embauche de talents dans les domaines R&D et ventes/marketing.

Et vous, entre­pre­neurs, quelle est votre expé­rience dans la levée de fonds? Qu’est-ce qui a bien fonc­tionné et moins bien fonctionné?


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Publié le 21 octobre 2007 Post de Olivier Ezratty | Economie, Entrepreneuriat, Innovation, Startups | 5 commentaires

Les 5 commentaires sur “Startups et réalisme financier” :

  • [1] - Fabb a écrit le 22 octobre 2007 :

    Bon­jour M. Ezratty, très inter­es­sant billet. Le plus dur, c’est vrai, c’est d’être le plus réa­liste pos­sible. Pas tou­jours facile. Je vais bien­tôt envoyer l’executive sum­mary aux capitaux-risqueurs. Je ne peux pour le moment pas vous dire ce qui a fonc­tionné ou pas. Mais je vous tien­drai au cou­rant. Je croise les doigts pour que ça marche. A bien­tôt. Fabien

  • Bjr,

    Juste pour info y a un post récent sur le blog de GKa­wa­saki qui pré­sente des chiffres en situa­tion réelle d’une star­tup amé­ri­caine:
    http://blog.guykawasaki.com/2007/10/financial-model.html
    Même éloi­gné des réa­li­tés fran­çaises, ça reste inté­res­sant à lire.

    Sinon bravo pour votre blog qui pré­sente un contenu varié et pertinent.

  • [3] - Olivier Ezratty a écrit le 22 octobre 2007 :

    Comme tou­jours très inté­res­sant le Kawa!

    Et encore, il ne traite que des coûts / employés. Ce n’est pas for­cé­ment là où les erreurs sont les plus fréquentes.

    Le coût du recru­te­ment est un fac­teur très per­ti­nent car en période dif­fi­cile comme en ce moment, il peut deve­nir élevé. D’où l’intérêt, lorsque bien mise en oeuvre, d’une approche réseau / coop­ta­tion. Et le pari sur des jeunes!

    Le timing du recru­te­ment égale­ment. Dans cer­tains busi­ness qui sont très inten­sifs en resources humaines, la dif­fi­culté du recru­te­ment peut ralen­tir sérieu­se­ment la crois­sance d’une star­tup. D’où l’importance d’approches de par­te­na­riats et d’écosystème ten­dant à exter­na­li­ser d’une manière ou d’une autre la plus grande par­tie de ces activités.

  • [4] - Patrick a écrit le 6 avril 2008 :

    Bon­jour Olivier,

    Ce post a attiré mon atten­tion parce que je me suis sou­vent trouvé dans cette situa­tion, du côté des por­teurs de projets.

    Le meilleur busi­ness plan que je puisse faire est basé sur des hypo­thèses de vente. On peut plus ou moins vali­der ou jus­ti­fier ces hypo­thèses, mais ça reste des hypo­thèses. Je vends une licence par mois, on ferme à la fin de l’année. Je vends dix licences par mois, on est les rois du pétrole. Les deux hypo­thèses sont tout autant cré­dibles et justifiables.

    Baser des pré­vi­sions finan­cières là-dessus, c’est néces­sai­re­ment men­tir. Quelque soit le scé­na­rio que je pré­sente, je sais que la réa­lité sera bien dif­fé­rente. Tout ce qu’un plan de tré­so­re­rie pourra mon­trer, c’est que je sais faire des addi­tions avec Excel.

    Les VCs eux-mêmes répètent à l’envi que ces pré­vi­sions n’ont à peu près aucun sens. Et pour­tant c’est la pre­mière chose que demandent tous mes inter­lo­cu­teurs. Pas éton­nant donc de s’entendre dire:

    les fon­da­teurs rétorquent “Mais c’est ce que les VC demandent!“! Ils vont même jusqu’à réa­li­ser des pré­sen­ta­tions sur mesure en fonc­tion des desi­de­rata connus des VCs.

    “Tout ceci relève d’une vision sim­pliste des choses” : trai­ter les por­teurs de pro­jet par le mépris ne fera pas avan­cer le schmilblick.

    Quand il s’agit de par­ler du pro­jet, de la vision, de pour­quoi ce que nous entre­pre­nons est nova­teur et répond à besoin cri­tique, pour­quoi nous avons une oppor­tu­nité de prendre et d’occuper une place cen­trale dans le domaine du logi­ciel, et com­ment nous allons y arri­ver, il n’y a plus personne.

    C’est sans doute trop fati­guant de lire une des­crip­tion de pro­jet d’une dizaine de pages alors on se concentre sur un tableau de chiffres et on pinaille sur le CA pro­jeté pour l’an 2099.

    C’est la jus­tesse de la vision et la soli­dité du pro­jet qui en feront un suc­cès ou non. Ca décol­lera dans un an ou dans cinq ans, plus ou moins fort et sans doute pas dans le domaine d’application qu’on ima­gi­nait, mais je sais que mon pro­jet est viable dans tous les cas et je peux expli­quer pour­quoi. Par contre je ne peux pas faire de pré­vi­sion de tré­so­re­rie pour 2013 (on me l’a demandé récem­ment pour un dos­sier), et je ne veux pas mentir.

    Il y a clai­re­ment un gros pro­blème d’incompréhension réci­proque. Je suis pre­neur de tous les conseils qui pour­rait faire avan­cer les choses de mon côté, mais si ça reste à sens unique rien ne pro­gres­sera. C’est aussi aux inves­tis­seurs poten­tiels de faire un pas en accor­dant un peu plus d’importance aux fon­da­men­taux du pro­jet qu’à des tableaux Excel néces­sai­re­ment bidons, et à essayer de se com­por­ter en par­te­naires plu­tôt qu’en man­da­rins bor­nés et hau­tains. Nous avons autant besoin l’un de l’autre.

  • [5] - Olivier Ezratty a écrit le 6 avril 2008 :

    Les conseils que vous deman­dez sont dans la der­nière par­tie de l’article. J’insiste notam­ment sur la notion d’ambition (voir loin et grand) et de réa­lisme (les pieds sur terre).

    La jus­tesse des comptes pré­vi­sion­nels est évidem­ment un exer­cice impos­sible. C’est de leur archi­tec­ture et leur cohé­rence que je parle dans mon papier. Elle per­met de voir si l’entrepreneur connait bien son mar­ché (ordre de gran­deur du CA et de la marge vs l’existant) et a une capa­cité à exé­cu­ter sa stra­té­gie (pré­vi­sions sur la R&D et sur la vente et le mar­ke­ting). L’exactitude au K€ près n’a évidem­ment pas d’importance comme vous le sou­li­gnez. Mais le sens de la qua­lité dans les comptes et la capa­cité à racon­ter une his­toire cohé­rente à des inves­tis­seurs poten­tiels sont l’un des gages de réus­site de la levée de fonds. Bien entendu, l’ensemble repo­sant au des­sus d’une vision et d’un véri­table busi­ness plan.

    Sinon, il vous est peut-être arrivé de vous voir refu­ser un finan­ce­ment par un inves­tis­seur du fait des éléments chif­frés de votre plan. Il n’est pas impos­sible que la véri­table rai­son soit toute autre, mais que l’investisseur n’aie pas eu le cou­rage de vous la détailler ouver­te­ment. Par exemple, que vous n’auriez pas selon lui les com­pé­tences ou apti­tudes pour mener le pro­jet à bien. Le “pinaillage” comme vous dites est tou­jours plus facile sur des éléments tan­gibles (chiffres) que sur des éléments intan­gibles (per­son­na­lité, etc).




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