Logiciels libres de se tromper

Publié le 2 juillet 2006 et mis à jour le 12 mai 2007 - Un commentaire -
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Alors que la France vient tout juste de battre le Bré­sil, je tombe sur cette inter­view d’Alexandre Zapolsky (PDG de Lina­gora et pré­sident de l’association ASS2L qui regroupe une ving­taine de SSII du libre: « Il faut créer une Open Source Val­ley en Ile-de-France ». Deux par­ties de cette inter­view m’agacent quelque peu car elles font la pro­mo­tion d’un modèle basé sur des infor­ma­tions fac­tuel­le­ment erro­nées et sur une vision trop pes­si­miste de l’industrie infor­ma­tique française:

La France a perdu la bataille du logi­ciel, du maté­riel et de l’Internet. Le seul sec­teur où nous pou­vons encore pré­ser­ver nos chances d’avoir un lea­der­ship est celle du Libre. Pour main­te­nir et déve­lop­per son savoir-faire en ce domaine, la France doit fédé­rer les acteurs du privé et les pou­voirs publics.

Voilà une approche aussi défai­tiste que les com­men­taires sur l’équipe de France d’il y a quelques semaines! Mais non, la France n’a pas perdu cette bataille! Elle n’est évidem­ment par au niveau des USA mais elle est loin d’être ridi­cule à l’échelle euro­péenne! Elle a de grands éditeurs de logi­ciels autant en btob (CAO, Busi­ness intel­li­gence, outils de déve­lop­pe­ment, finance) qu’en btoc (jeux, mobi­lité), elle a des socié­tés dyna­miques dans les com­po­sants élec­tro­niques (STM, Soi­tec), et des star­tups Inter­net flo­ris­santes (telles que Net­Vibes). Donc, OK pour déve­lop­per un pôle sur les logi­ciels libres mais pas au prix d’un enter­re­ment des autres métiers de l’industrie infor­ma­tique! D’autant plus que l’industrie du logi­ciel libre fran­çaise ne brille pas par­ti­cu­liè­re­ment. On trouve peu d’éditeurs de logi­ciels à part entière en France ayant dépassé le stade de la dizaine de per­sonnes. Idealx a fait son trou dans la sécu­rité mais les autres acteurs “pure players” sont sur­tout des SSII. Oui, il y a Object­Web mais son approche com­mer­ciale n’est pas encore éprou­vée du fait de l’adoption d’un modèle associatif.

Le libre inté­resse les capitaux-risqueurs. Dans la Sili­con Val­ley aujourd’hui, on ne lève pas d’argent s’il n’y a pas de l’open source dans son busi­ness plan. JBoss a été créée en 2002. Trois ans plus tard, la société, qui réa­li­sait alors 23 mil­lions de dol­lars de chiffre d’affaires, a été ven­due à Red Hat pour 420 mil­lions de dol­lars. Le logi­ciel libre atteint des valo­ri­sa­tions supé­rieures à celles des logi­ciels pro­prié­taires. Les inves­tis­seurs ont com­pris que la valo­ri­sa­tion d’une société ne tenait pas uni­que­ment à son chiffre d’affaires, mais à l’aura qu’elle avait au sein de sa com­mu­nauté.

Cer­tains éditeurs de logi­ciels inté­ressent les VCs, mais il n’y en a pas tant que cela! Et JBOSS est plus amé­ri­cain que fran­çais! Marc Fleury n’aurait pas pu créer faci­le­ment JBOSS en France, il a du s’expatrier. Bon, et puis, faut-il se féli­ci­ter à outrance du rachat d’un éditeur de midd­le­ware OSS par le numéro un des dis­tri­bu­tions Linux? Red­Hat est en train de deve­nir le Micro­soft des dis­tri­bu­tions Linux: sa part de mar­ché dépasse les 50%, ses acqui­si­tions le font gran­dir et prendre de vitesse tous ses concur­rents, et c’est une entre­prise amé­ri­caine. Le phé­no­mène de concen­tra­tion auquel on assiste depuis long­temps dans les logi­ciels com­mer­ciaux n’épargne donc pas les éditeurs de logi­ciels libres. Tou­jours sur JBOSS, cette acqui­si­tion par Red­Hat va d’ailleurs avoir un impact néga­tif à terme sur Object­Web qui avait signé un accord de dis­tri­bu­tion avec Red­Hat (voir Red­Hat Appli­ca­tion Ser­ver dont on peut ima­gi­ner que le contenu va évoluer avec l’acquisition de JBOSS).

Les éléments quan­ti­ta­tifs appor­tés par Alexandre Zapolsky dans son inter­view ne sont pas véri­fiés. Com­bien d’investissements de VCs sur des logi­ciels com­mer­ciaux clas­siques contre logi­ciels open source (hors ASP)? Je mets ma main à cou­per qu’il y a tou­jours bien plus d’investissements dans les logi­ciels tra­di­tion­nels que ce soit en France ou aux USA. Idem pour les valo­ri­sa­tions. Pre­nons par exemple les levées de fonds iden­ti­fiées en 2005 par le Jour­nal du Net. Plu­sieurs dizaines d’éditeurs de logi­ciels com­mer­ciaux et deux socié­tés de logi­ciels libres dont une SSII. Donc, pas encore une lame de fond pour les pure players open source et les levées du pre­mier semestre 2006 ne changent rien à la donne! Côté valo­ri­sa­tions, il suf­fit juste d’aller regar­der du côté des acqui­si­tions d’Oracle ces deux der­nières années pour voir qu’il s’agit de plus d’une dizaine de JBOSS au total! Bref, JBOSS est plu­tôt un cas excep­tion­nel qu’une règle en termes de valo­ri­sa­tion d’acquisition (ou d’IPO).

C’est un fait que le modèle écono­mique du logi­ciel libre est rare­ment uti­lisé dans l’industrie du logi­ciel clas­sique. C’est dans les logi­ciels embar­qués dans des ser­vices (modèles Saas et ASP) ou dans du maté­riel (“boite noire”) que l’on retrouve le plus sou­vent des logi­ciels libres, mais en tant que plate-forme de base (Linux et son midd­le­ware). Pour les clients de ces éditeurs, peu importe car ils ne voient pas ce qu’il y a du côté des ser­veurs. Et on peut four­nir du Saas et de l’ASP avec des plates-formes pro­prié­taires : MyS­paces tourne sous .NET alors que You­Tube est sous LAMP, on n’y voit que du feu au niveau de l’utilisation, et les deux socié­tés se portent bien.

Il faut recon­naitre que cette pro­mo­tion de l’ASS2L était des­ti­née aux pou­voirs publics et aux col­lec­ti­vi­tés locales, par­fois enclins à adop­ter une pos­ture idéo­lo­gique plus que ration­nelle d’un point de vue indus­triel. Ceci explique peut-être celà! Mais si l’on prend le cas de la Ville de Paris il est inté­res­sant de noter qu’ils équi­librent leurs paris. D’un côté, ils spon­so­risent “Paris Capi­tal du Libre” (où les inter­ve­nants qui s’y sont fait remar­quer étaient poli­tiques: Patrick Bloch, Michel Rocard, etc) et de l’autre ils intègrent Micro­soft dans les pro­grammes d’aide aux startups.

S’il fal­lait pro­mou­voir les éditeurs de logi­ciels libres, je ne com­men­ce­rais d’ailleurs pas par les SSII du libre repré­sen­tées par l’ASS2L. En effet, la France ne manque par de SSII. Un phé­no­mène de vases com­mu­ni­cants fait qu’en France, la culture pré­do­mi­nante dans le logi­ciel est celle des SSII et pas celle des éditeurs. Si le phé­no­mène s’étend égale­ment aux logi­ciels libres, nous ne sommes pas prêts de voir appa­raitre des lea­ders de la trempe de Busi­ness Objects et Das­sault Sys­tèmes dans le modèle écono­mique du libre.

Pour être éditeur de logi­ciels, même dans le monde du libre, il faut dès le départ en adop­ter la pos­ture. A savoir, inves­tir en R&D, même en mode dis­tri­bué, packa­ger des solu­tions et le ser­vice qui va avec, et pour cou­vrir des mar­chés en volume. Un éditeur peut d’ailleurs adop­ter une approche mixte avec des briques open source et des briques pro­prié­taires selon la dif­fé­ren­tia­tion qu’il sou­haite adop­ter. Je suis pour l’instant dubi­ta­tif sur la péren­nité de ce modèle pour des éditeurs de logi­ciels libres “pure players”. En effet, il est dif­fi­cile pour eux d’atteindre rapi­de­ment une taille cri­tique et de finan­cer leur R&D. Certes, celle-ci peut-être dis­tri­buée dans la “com­mu­nauté”. Mais l’expérience montre que mal­gré le phé­no­mène com­mu­nau­taire, l’éditeur de logi­ciel libre reste le contri­bu­teur prin­ci­pal à l’évolution de son logi­ciel (sta­tis­tiques Sour­ce­Forge ana­ly­sées par quelques uni­ver­si­taires comme ici).

Bref, le métier d’éditeur de logi­ciel est ardu. Il demande d’atteindre rapi­de­ment une taille cri­tique pour finan­cer sa R&D et les évolu­tions de ses logi­ciels. Faire appel aux pou­voirs publics pour créer un pôle de SSII en logi­ciels libres n’aidera pas à adop­ter la dis­ci­pline de l’édition du logi­ciel pour les créa­teurs de logi­ciels libres et à sor­tir d’une cer­taine forme d’artisanat! Mais un éditeur de logi­ciel libre peut très bien adop­ter une démarche indus­trielle et mon­diale dignes de ce nom. A qui est-ce le tour en France?


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Publié le 2 juillet 2006 Post de Olivier Ezratty | Logiciels, Logiciels libres | Un commentaire

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