Innovation ou marketing?

Publié le 17 juin 2006 et mis à jour le 15 novembre 2006 - 5 commentaires -
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Google est sou­vent pré­senté comme une société inno­vante, par­ti­cu­liè­re­ment en réfé­rence à Micro­soft. La fameuse dis­po­si­tion per­met­tant aux col­la­bo­ra­teurs de Google de consa­crer 20% de leur temps à des pro­jets de leur choix entre­tient cette image d’innovateurs. Pour­tant, les inno­va­tions de Google pro­viennent pour une grande part de leur capa­cité à mettre rapi­de­ment en route des ser­vices qui n’ont pas for­cé­ment été créés en interne!

Fai­sons un petit tour des nou­veau­tés les plus visibles de Google de ces der­niers mois et années:

  • Google Earth : c’est le résul­tat de l’acquisition de Keys­tone, une star­tup aus­tra­lienne, en octobre 2004. Dans ce domaine, Micro­soft était un inven­teur et Google un inno­va­teur. En effet, Micro­soft avait mis en place sur le web un ser­vice équi­va­lent à Google Earth en 1998. C’est Ter­ra­Ser­ver, une appli­ca­tion créée par Jim Gray, du labo­ra­toire de recherche de Micro­soft Research à San Fran­cisco et père du moni­teur tran­sac­tion­nel d’IBM, CICS. Ter­ra­ser­ver avait été créé pour démon­trer la capa­cité de mon­tée en puis­sance de Micro­soft SQL Ser­ver. L’objectif a été atteint, et a contri­bué au suc­cès de Micro­soft SQL Ser­ver dans les entre­prises. Mais Ter­ra­Ser­ver avait deux défauts: une inter­face uti­li­sa­teur “web 1.0″ avec une ergo­no­mie clas­sique (zoom et dépla­ce­ments dans la carte avec des bou­tons), et être créé par des cher­cheurs et pas pris en main par une véri­table équipe pro­duit, par exemple chez MSN. Google a au contraire acheté une société dont le pro­duit était payant et l’a pro­posé gra­tui­te­ment dans sa ver­sion de base. MSN a été amené à rapi­de­ment réagir avec MSN Vir­tual Earth dont les fonc­tion­na­li­tés et l’ergonomie avoi­sinent celle de Google Earth. Curieu­se­ment, MSN Vir­tual Earth est plu­tôt un “client léger” et Google Earth fonc­tionne sur la base d’un “client riche” qui buf­fe­rise les images sur le poste client. Le monde à l’envers! MSN Vir­tual Earth est depuis devenu Local.Live.com.
  • Picasa : le logi­ciel de ges­tion et de retouche d’images est le résul­tat de l’acqui­si­tion de la société du même nom en juillet 2004. Picasa concur­rence tout un tas de logi­ciels de la même caté­go­rie mais étant gra­tuit, il est très popu­lare. Cepen­dant, à force de sim­pli­fier la vie des uti­li­sa­teurs, cela en devient irri­tant. Il n’est par exemple pas pos­sible d’afficher les pho­tos en mode “fol­der view” avec un tri des pho­tos par répertoire.
  • Blog­ger : la solu­tion de blogs de Google pro­vient de l’acquisition de la société Pyra Labs en février 2003. C’est l’un des sys­tèmes de blog les plus uti­li­sés au monde.
  • Google Pack: annoncé au CES de Las Vegas en jan­vier 2006, il s’agit du repa­cka­ging de solu­tions com­mer­ciales ou open sources externes (Fire­fox, Ad-Aware, Nor­ton Anti­vi­rus, Real Player, Adobe Rea­der 7.0…) dont la plu­part sont télé­char­geables libre­ment prises iso­lé­ment. Ce n’est d’ailleurs pas un franc succès.
  • Google Sket­chup: ce logi­ciel de des­sin 3D dont une bêta est dis­po­nible chez Google pro­vient d’une acqui­si­tion de la société @Last Soft­ware en mars 2006! Cet exemple montre l’extraordinaire rapi­dité de Google pour rendre dis­po­nible au grand public le résul­tat de ses acquisitions.
  • Publi­cité contex­tuelle: Google est pro­ba­ble­ment le meilleur dans le domaine. Mais cette com­pé­tence a en par­tie été acquise lors du rachat d’Applied Seman­tics en avril 2003!

Il ne fau­drait évidem­ment pas géné­ra­li­ser. Le moteur de recherche de Google, son coeur de métier, relève d’une R&D interne avec d’excellentes contri­bu­tions scien­ti­fiques. Google Tool­bar et Des­kop sont égale­ment réa­li­sés en interne. De même pour Google Talk et Gmail (qui est en bêta depuis plus de deux ans…).

Cette ten­dance à intro­duire des inno­va­tions pro­ve­nant d’acquisitions est une autre forme d’innovation. En effet, les grands acteurs de l’industrie IT pra­tiquent sou­vent ainsi: R&D interne pour les pro­duits phares vaches à lait et acqui­si­tion de pro­duits péri­phé­riques ou de fonc­tions péri­phé­riques à ces pro­duits phares.

C’est d’ailleurs dans ce domaine que Micro­soft a beau­coup de pro­grès à faire par rap­port à Google. Le “track record” de Micro­soft en termes d’acquisitions est mitigé. Micro­soft a acheté rela­ti­ve­ment peu de socié­tés compte tenu du cash dont elle dis­po­sait et dis­pose encore mal­gré la dis­tri­bu­tion de divi­dendes excep­tion­nels aux action­naires et aux rachats d’actions. Leur diges­tion lorsqu’elles avaient une taille signi­fi­ca­tive ne s’est tou­jours pas bien faite. L’intégration des aspects vente et mar­ke­ting a tou­jours été plus déli­cate qu’au niveau de la R&D. C’est le cas de Navi­sion et Great Plains dont la tra­duc­tion en chiffre d’affaire de “Busi­ness Solu­tions” est jugée encore assez lente. Google a l’air d’être meilleur à ce jeu, repre­nant les leçons de Cisco, pro­ba­ble­ment la réfé­rence en matière d’acquisitions dans l’industrie informatique.

Ceci explique pour­quoi Micro­soft a récem­ment lancé un plan d’acquisitions qui a connu une accé­lé­ra­tion énorme depuis début 2006. Alors que Micro­soft n’avait réa­lisé que sept acqui­si­tions en 2005, il en a déjà fait plus de 22 en juin 2006! Et beau­coup de ces acqui­si­tions sont liées à l’Internet. Celle qui m’a le plus mar­qué est Motion­Bridge, un moteur de recherche pour mobiles fran­çais! Coco­rico! C’est la pre­mière acqui­si­tion fran­çaise pour Micro­soft! Alors que quelques acqui­si­tions avaient déjà eu lieu en Europe (UK, Dane­mark, Rou­ma­nie). Ver­sion “verre à moi­tié vide”: Micro­soft pille l’excellence tech­no­lo­gique fran­çaise (au demeu­rant, à ce rythme, les dégats sont minimes). Ver­sion “verre à moi­tié plein”: c’est une marque de recon­nais­sance des talents que l’on peut trou­ver en France et la porte ouverte à de nou­ve­lels sor­ties de ce genre. Cer­taines acqui­si­tions visent en efet à accé­lé­rer la mon­tée en puis­sance de Win­dows Live, la nou­velle plate-forme de ser­vices Inter­net (ala Web 2.0) et dans la mobi­lité, deux domaines où la créa­ti­vité fran­çaise n’est pas en reste.

Cette accé­lé­ra­tion des acqui­si­tions consti­tue une oppor­tu­nité de sor­tie pour des star­tups fran­çaises. Evi­dem­ment, ce genre de sor­tie s’effectue assez rapi­de­ment car Micro­soft pré­fère ache­ter des socié­tés très jeunes. Non pas comme le veut la rumeur “pour tuer ses concur­rents dans l’oeuf”, mais pour faire l’acquisition de tech­no­lo­gies à bon compte et pour les inté­grer dans ses logi­ciels. En plus, Micro­soft est un ache­teur assez dif­fi­cile. Le pro­cess de due dili­gence est long et labo­rieux. Mais il y a tel­le­ment de domaines où Micro­soft a des besoins, comme Google ou Yahoo d’ailleurs, que les oppor­tu­ni­tés sont innom­brables. Comme la force des star­tups fran­çaises réside sou­vent dans leur tech­no­lo­gie plus que dans leur mar­ke­ting, l’offre peut cor­res­pondre à la demande! Seul chose à pré­voir en cas d’acquisition: se pré­pa­rer à démé­na­ger à Red­mond (près de Seat­tle aux USA). Sauf à anti­ci­per la créa­tion d’un labo­ra­toire de R&D de Micro­soft en France, pour­quoi pas autour du labo­ra­toire conjoint avec l’INRIA qui est en train d’être lancé.

A côté de ces acqui­si­tions, Micro­soft comme Google mênent de nom­breux pro­jets de R&D. Mais un grand nombre d’entre eux ne voient jamais le jour du mar­ché. Soit qu’ils sont trop mar­gi­naux, soit pas au point, soit qu’il n’y a pas de bon busi­ness model sous-jacent. L’innovation au sens propre du terme, c’est la dif­fu­sion à grande échelle de nou­veau­tés. Elle repose autant sur du mar­ke­ting plus sur de la tech­no­lo­gie. Micro­soft est para­doxa­le­ment pro­lixe en terme de tech­no­lo­gies, mais moins dans sa capa­cité à les com­mer­cia­li­ser. Le modèle com­mer­cial clas­sique de Micro­soft est plus lent à se mettre en branle que le modèle de dif­fu­sion gra­tuite d’outils de Google, donc il est dif­fi­cile de les comparer.

La dif­fé­rence clé, c’est donc le mar­ke­ting. A la fois le mar­ke­ting amont qui aligne les besoins latents des uti­li­sa­teurs avec le pro­duit, et le mar­ke­ting aval qui génère la noto­riété et la demande pour la nou­veauté. D’où la cri­ti­cité de la syn­chro­ni­sa­tion entre la R&D et le mar­ke­ting. Autant dans un géant du logi­ciel que dans une star­tup. C’est peut-être donc dans le mar­ke­ting que Micro­soft doit faire des pro­grès, ne serait-ce que pour valo­ri­ser la richesse de sa R&D interne, plu­tôt que d’augmenter ad-vitam son bud­get R&D qui est déjà énorme et équi­vaut au chiffre d’affaire de Google.

De son côté, Google devra trans­for­mer ces nou­veaux ser­vices en autre chose que des attrapes-utilisateurs et bâtir un modèle écono­mique qui tienne la route, au delà du search clas­sique. Par cer­tains côtés, Google me donne l’impression d’avoir une stra­té­gie équi­va­lente à celle de Micro­soft, à force de lan­cer des bal­lons d’essais dans plein de direc­tions sans qu’ils soient sous-tendus par une véri­table approche écono­mique. C’est la carac­té­ris­tique des boites “riches”.


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Publié le 17 juin 2006 Post de Olivier Ezratty | Actualités, Internet, Logiciels, Microsoft, Startups | 5 commentaires

Les 5 commentaires sur “Innovation ou marketing?” :

  • [1] - Alexis a écrit le 19 juin 2006 :

    C’est curieux, tu n’as pas évoqué les der­nières acqui­si­tions “bureau­tiques” de Google:Writely, spread­sheet, calen­dar
    Il me semble avec ces acqui­si­tions consé­cu­tives, que Google fait plus que lan­cer des bal­lons d’essai car il cible le grand public et non les entreprises(c’est Google qui l’affirme pour l’instant)
    La comm “mar­ke­ting aval” de Google ne consiste pas à “aver­tir” Microsoft:chacun sur ses plates bandes,pas touche au search?
    Enfin, il me semble que Micro­soft est en train de pas­ser maître “dans le mar­ke­ting amont” lorsqu’il pré­sente la plate forme Office 2007(et non suite) alors que Google ne fait que du “Mar­ke­ting aval”.Non?

  • [2] - Olivier Ezratty a écrit le 19 juin 2006 :

    Oui, j\‘avais oublié ces acqui­si­tions encore plus récentes, qui ne font que confir­mer cette ten­dance d\‘innovations par des acquisitions.

    L\‘une des forces de Micro­soft, c\‘est de vendre ses pro­duits comme des plate-formes exten­sibles. Win­dows est le \“best case\”. Micro­soft a plus de mal à le faire avec Office, mais ne s\‘en sort pas trop mal. Office 2007 est pré­senté sous toutes les cou­tures : à la fois avec toutes les évolu­tions pour les uti­li­sa­teurs, avec ses outils de tra­vail col­la­bo­ra­tifs (inté­grés avec Sha­re­point), et comme plate-forme pour les déve­lop­peurs (et avec son nou­veau for­mat XML). Le grand défi res­tera de convaincre les entre­prises de migrer rapi­de­ment et ce n\‘est pas une paire de manche!

    Google est fon­da­men­ta­le­ment un site \“btoc\” dont le finan­ce­ment est assuré en mode btob.

    Côté séman­tique, j\‘utilise le terme \“mar­ke­ting amont\” pour ce qui relève de la concep­tion de l\‘offre (com­pre­nant études de mar­ché, liens avec la R&D, acqui­si­tions, etc) et le \“mar­ke­ting aval\” pour ce qui est de la mise sur le mar­ché (lan­ce­ment, com­mu­ni­ca­tion, géné­ra­tion de demande). Google a un mar­ke­ting amont qui est à mon sens aussi caho­tique que celui de Micro­soft, à savoir que cer­taines offres sont lan­cées sans que le modèle écono­mique soit trop ficelé. Et ensuite, advienne que vaille et ajus­te­ments font le nécessaire.

    Nous fran­çais avons du mal à com­prendre cela. La manière de fonc­tion­ner des amé­ri­cains est de se lan­cer sans trop réflé­chir et d\‘ajuster le tir après. Nous fran­çais aimons la stra­té­gie, les arrières pen­sées, les mou­ve­ments com­pli­qués. C\‘est pour cela que l\‘on a ten­dance à prê­ter des vél­léi­tés bien tor­dues aux acteurs de l\‘industrie alors que la réa­lité est plus simple et prosaique.

    Pour Wri­tely, Google cherche plus à créer de la valeur autour de son offre de search qui est son coeur de métier, quitte à appor­ter des solu­tions de tra­vail col­la­bo­ra­tif et de com­mu­ni­ca­tion, qu\‘à expli­ci­te­ment concur­ren­cer Micro­soft fron­ta­le­ment. Il est d\‘ailleurs plus sain de pen­ser à créer de la valeur qu\‘à détruire celle de ses concur­rents. Cette des­truc­tion peut inter­ve­nir si la créa­tion fonc­tionne bien. Si l\‘obsession est la des­truc­tion, cela ne fonc­tionne pas for­cé­ment. Cf les ten­ta­tives de Net­work Com­pu­ters d\‘Oracle en 1995/1996. Celles de Novell avec le rachat de Word­Per­fect. Etc.

  • Une bonne réflexion, sur l’art du mar­ke­ting et de l’innovation !…

    C’est encore moi, en cette chaude soi­rée d’été, je sou­hai­tais rajou­ter un petit post pour vous inviter.…..

  • Allez pour com­men­cer la jour­née avec un sou­rire, je me per­mets de te lais­ser un com­pa­ra­tif MS/GOOGLE, plu­blié il y a quelques temps son mon blog :

    Vive les mono­poles : be Open

    Avec Google nous vivons en union libre.
    C’est une his­toire d’amour presque par­faite qui dure depuis des années.
    Il s’enrichit de ma pré­sence. Comme il a peur que je le quitte pour un petit jeune, il doit tou­jours faire atten­tion à me séduire. Vous ima­gi­nez que je suis content, je reviens le voir tous les jours.

    Micro­soft c’est un peu “l’ancienne géné­ra­tion”.
    J’ai signé un contrat de mariage avec des choses écrites en petit. Le divorce a été com­pli­qué et ses avo­cats n’ont pas été drôles. Je dois dire qu’il n’en vou­lait qu’à mon argent. Je m’en suis aperçu trop tard.

    Les petits jeunes de la nou­velle techno c’est un peu ça : on est dans une rela­tion de confiance et on peut tout se dire vu qu’on a un blog.

    Vive l’union libre ?

  • [5] - Olivier Ezratty a écrit le 24 juillet 2006 :

    De ce point de vue là, Micro­soft est une boite assez ouverte avec qui on peu se dire pas mal de choses. Par exemple sur http://blogs.microsoft.fr/.

    La com­pa­rai­son avec Google et MS devrait se faire avec des gran­deurs com­pa­rables. En tant que consom­ma­teur lambda, tu n’as pas de rela­tion “com­mer­ciale” avec Google. Tu obtiens un ser­vice gra­tos. Pas de quoi trop se plaindre sur­tout si le ser­vice fonc­tionne pas trop mal, même si un search balance beau­coup trop de réponses et que la réponse per­ti­nente est à la qua­trième page.

    Il fau­drait com­pa­rer la rela­tion com­mer­ciale entre une entre­prise clas­sique et Micro­soft, et celle que Google a avec ses annon­ceurs. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’en matière de trans­pa­rence (algos de pla­ce­ment des résul­tats de search), de prix (cal­cul des prix de vente des mots clés) et d’attitude (com­mer­ciale), Google a vite rat­trapé Micro­soft dans le “bof” si ce n’est pour par­fois le dépas­ser. Tout du moins, ce sont des témoi­gnages vécus. Pour ma part, pas en direct.




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